Il n’eut qu’une gratification de rien du tout, plus faible que toutes les autres. Son beau-père Cachelin n’eut rien.

Lesable, frappé au cœur, retourna trouver le chef, et, pour la première fois, il l’appela «monsieur»:—«A quoi me sert donc, monsieur, de travailler comme je le fais si je n’en recueille aucun fruit?»

La grosse tête de M. Torchebeuf parut froissée: «Je vous ai déjà dit, monsieur Lesable, que je n’admettais point de discussions de cette nature entre nous. Je vous répète encore que je trouve inconvenante votre réclamation, étant donnée votre fortune actuelle comparée à la pauvreté de vos collègues...»

Lesable ne put se contenir: «Mais je n’ai rien, monsieur! Notre tante a laissé sa fortune au premier enfant qui naîtrait de mon mariage. Nous vivons, mon beau-père et moi, de nos traitements.»

Le chef, surpris, répliqua: «Si vous n’avez rien aujourd’hui, vous serez riche, dans tous les cas, au premier jour. Donc, cela revient au même.»

Et Lesable se retira, plus atterré de cet avancement perdu que de l’héritage imprenable.

Mais comme Cachelin venait d’arriver à son bureau, quelques jours plus tard, le beau Maze entra avec un sourire sur les lèvres, puis Pitolet parut, l’œil allumé, puis Boissel poussa la porte et s’avança d’un air excité, ricanant, et jetant aux autres des regards de connivence. Le père Savon copiait toujours, sa pipe de terre au coin de la bouche, assis sur sa haute chaise, les deux pieds sur le barreau, à la façon des petits garçons.

Personne ne disait rien. On semblait attendre quelque chose, et Cachelin enregistrait les pièces, en annonçant tout haut, suivant sa coutume: «Toulon. Fournitures de gamelles d’officiers pour le Richelieu.—Lorient. Scaphandres pour le Desaix.—Brest. Essais sur les toiles à voiles de provenance anglaise!»

Lesable parut. Il venait maintenant chaque matin chercher les affaires qui le concernaient, son beau-père ne prenant plus la peine de les lui faire porter par le garçon.

Pendant qu’il fouillait dans les papiers étalés sur le bureau du commis d’ordre, Maze le regardait de coin en se frottant les mains, et Pitolet, qui roulait une cigarette, avait des petits plis de joie sur les lèvres, ces signes d’une gaieté qui ne se peut plus contenir. Il se tourna vers l’expéditionnaire: «Dites donc, papa Savon, vous avez appris bien des choses dans votre existence, vous?»