Les deux médecins essayèrent de l’emmener pour qu’elle ne vît pas enlever la petite; mais elle comprit tout de suite ce qu’on allait faire, et, se jetant sur le corps, elle le saisit à pleins bras. Couchée dessus elle criait: «Vous ne l’aurez pas, c’est à moi, c’est à moi à c’t’ heure. On me l’a tuée; j’ veux la garder, vous l’aurez pas!»
Tous les hommes, troublés et indécis, restaient debout autour d’elle. Renardet se mit à genoux pour lui parler: «Écoutez, la Roque, il le faut, pour savoir celui qui l’a tuée; sans ça on ne saurait pas; il faut bien qu’on le cherche pour le punir. On vous la rendra quand on l’aura trouvé, je vous le promets.»
Cette raison ébranla la femme et une haine s’éveillant dans son regard affolé: «Alors on le prendra? dit-elle.
—Oui, je vous le promets.»
Elle se releva, décidée à laisser faire ces gens; mais le capitaine ayant murmuré: «C’est surprenant qu’on ne retrouve pas ses vêtements», une idée nouvelle, qu’elle n’avait pas encore eue, entra brusquement dans sa tête de paysanne et elle demanda:
—Ous qu’é sont ses hardes; c’est à mé. Je les veux. Ous qu’on les a mises?
On lui expliqua comment elles demeuraient introuvables; alors elle les réclama avec une obstination désespérée, pleurant et gémissant: «C’est à mé, je les veux; ous qu’é sont, je les veux?»
Plus on tentait de la calmer, plus elle sanglotait, s’obstinait. Elle ne demandait plus le corps, elle voulait les vêtements, les vêtements de sa fille, autant peut-être par inconsciente cupidité de misérable pour qui une pièce d’argent représente une fortune, que par tendresse maternelle.
Et quand le petit corps, roulé en des couvertures qu’on était allé chercher chez Renardet, disparut dans la voiture, la vieille, debout sous les arbres, soutenue par le maire et le capitaine, criait: «J’ai pu rien, pu rien, pu rien au monde, pu rien, pas seulement son p’tit bonnet, son p’tit bonnet; j’ai pu rien, pu rien, pas seulement son p’tit bonnet.»
Le curé venait d’arriver, un tout jeune prêtre déjà gras. Il se chargea d’emmener la Roque, et ils s’en allèrent ensemble vers le village. La douleur de la mère s’atténuait sous la parole sucrée de l’ecclésiastique, qui lui promettait mille compensations. Mais elle répétait sans cesse: «Si j’avais seulement son p’tit bonnet...», s’obstinant à cette idée qui dominait à présent toutes les autres.