Mais voilà qu’un matin, arriva à l’hôtel du Mont-Oriol une noble famille espagnole, le duc et la duchesse de Ramas-Aldavarra, qui amenaient avec eux leur médecin, un Italien, le docteur Mazelli, de Milan.
C’était un homme de trente ans, grand, mince, très joli garçon, portant moustaches seulement.
Dès le premier soir il fit la conquête de la table d’hôte, car le duc, homme triste, atteint d’une obésité monstrueuse, avait horreur de l’isolement et voulait manger dans la salle commune. Le docteur Mazelli connaissait déjà par leurs noms presque tous les habitués; il eut un mot aimable pour chaque homme, un compliment pour chaque femme, un sourire même pour chaque domestique.
Placé à la droite de la duchesse, une belle personne entre trente-cinq et quarante ans, au teint pâle, aux yeux noirs, aux cheveux bleuâtres, il lui disait à chaque plat: «Très peu», ou bien: «Non, pas ceci», ou bien: «Oui, mangez de cela.» Et il lui versait lui-même à boire, avec un soin très grand, en mesurant bien exactement les proportions de vin et d’eau qu’il mélangeait.
Il gouvernait aussi les nourritures du duc, mais avec une négligence visible. Le client, d’ailleurs, ne tenait aucun compte de ses avis, dévorait tout avec une voracité bestiale, buvait à chaque repas deux carafes de vin pur, puis allait s’abattre sur une chaise, à l’air, devant la porte de l’hôtel et se mettait à geindre de peine en se lamentant sur ses digestions.
Après le premier dîner, le docteur Mazelli, qui avait jugé et pesé tout son monde d’un coup d’œil, alla rejoindre, sur la terrasse du Casino, Gontran qui fumait un cigare, se nomma et se mit à causer.
Au bout d’une heure, ils étaient intimes. Le lendemain, à la sortie du bain, il se fit présenter à Christiane dont il gagna la sympathie en dix minutes de conversation, et il la mit en relations le jour même avec la duchesse, qui n’aimait point non plus la solitude.
Il veillait à tout dans la maison des Espagnols, donnait au chef d’excellents conseils sur la cuisine, à la femme de chambre des avis précieux sur l’hygiène de la tête pour conserver aux cheveux de sa maîtresse leur brillant, leur nuance superbe et leur abondance, au cocher des renseignements fort utiles de médecine vétérinaire, et il savait rendre les heures courtes et légères, inventer des distractions, trouver dans les hôtels des connaissances de passage toujours choisies avec discernement.
La duchesse disait à Christiane, en parlant de lui:
—C’est un homme merveilleux, chère madame, il sait tout, il fait tout. C’est à lui que je dois ma taille.