Au point du jour, le lendemain, on ne l’aperçoit plus; il est reparti sur la mer, il fuit, il flotte, il rêve ou il dort. Il est seul.

Six mois plus tard, on le revoit très loin de là, dans un autre port, sous un autre ciel, errant encore, errant toujours.

Bien que Berneret fût un vieux camarade, il demeurait une énigme pour moi. C’était donc avec une curiosité très éveillée et très vive que je lisais son livre de bord.

Pendant qu’il dormait j’en ai copié trois pages.

20 mai, Saint-Tropez.—Rien. J’ai passé une de ces journées délicieuses où l’âme semble morte dans le corps bien vivant. Un léger vent d’ouest nous a poussés des Salins-d’Yères à Saint-Tropez, d’une façon douce et régulière, sans une vague, sans une oscillation. Nous glissions sur la mer plate, bleue, une mer qu’on voudrait embrasser et où on se baigne avec tendresse, pour sentir sur la peau sa caresse un peu fraîche.

A cinq heures le Mandarin, qui avait laissé arriver vent arrière pour gagner l’entrée du golfe de Grimaud, vira de bord et approcha du port bâbord amures. La brise tombait tout à fait; mais, comme il portait son grand flèche de beau temps, le cotre filait encore assez vite. Il passa deux tartanes et une goélette faisant même route que nous.

Le golfe de Grimaud s’enfonce dans la terre comme un lac magnifique entouré de montagnes couvertes de forêts de pins.

A l’entrée, Saint-Tropez à gauche, Saint-Maxime à droite. Tout au fond, Grimaud, ancienne cité bâtie en partie par les Maures autour d’un mont pointu qui porte sur son faîte l’antique château des Grimaldi.

Nuit excellente à Saint-Tropez.

21 mai.—Levé l’ancre à trois heures du matin, pour profiter du courant d’air de Fréjus; ce fut à peine un souffle qui nous conduisit au large, puis plus rien. A huit heures nous n’avions pas fait deux milles, et je compris que je coucherais en mer si je n’armais pas l’embarcation pour remorquer le yacht.