Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres devant nous ils commencèrent à nous traîner. Un soleil enragé tombait sur l’eau, brûlait le pont du bateau, nous écrasait sous une chaleur si lourde qu’il fallait, pour lever le bras, faire un effort considérable.
Les deux hommes, devant nous, ramaient d’une façon très lente et régulière, comme deux machines usées qui ne vont plus qu’à peine, mais qui continuent sans arrêt leur effort mécanique de machines.
Enveloppé dans un gandoura d’Alger, en soie blanche, fine et légère, qui frôlait ma peau presque sans la toucher, étendu sur des coussins sous la tente, au pied du mât, j’ai rêvassé pendant six heures de suite.
Plus je vieillis, plus l’agitation humaine me semble sotte et puérile. Quand je songe que de grosses émotions bouleversent un pays entier, je veux dire les classes éclairées, c’est-à-dire les plus niaises, parce qu’une chanteuse, un soir, a été soupçonnée d’avoir bu un verre de champagne de trop, avant d’entrer en scène!
Vers trois heures de l’après-midi, nous avions doublé la pointe du Drammond, et nous nous présentions à l’entrée de la rade d’Agay.
Lire [p. 65], La rade d’Agay... à p. 69, autour d’eux.)
22 juillet.—Quitté le Havre à six heures du matin, par bon vent nord-nord-est.
A huit heures la brise fraîchissant, j’ai fait amener le flèche, ne gardant que la misaine et le foc, et j’ai louvoyé sans m’éloigner à plus de cinq milles de terre.
A dix heures, le vent tomba comme je me trouvais par le travers de Saint-Jouin, non loin du cap d’Antifer, et je jetai l’ancre pour me faire conduire à la côte, monter la Valeuse et déjeuner à l’auberge bien connue d’Ernestine.
Les rochers de Saint-Jouin sont les plus beaux de toute cette côte nord de la France. On dirait des ruines de châteaux forts écroulés avec la falaise. Et les sources jaillissent au milieu de ces éboulements.