La comtesse, flattée, murmurait:

—Il est dans le vrai, il juge en artiste. C’est très gentil, un jeune visage, mais toujours un peu banal.

Et le peintre insista, indiquant à quel moment une figure, perdant peu à peu la grâce indécise de la jeunesse, prend sa forme définitive, son caractère, sa physionomie.

Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui» d’un petit balancement de tête convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d’avocat qui plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus elle l’approuvait du regard et du geste, comme s’ils se fussent alliés pour se soutenir contre un danger, pour se défendre contre une opinion menaçante et fausse. Annette ne les écoutait guère, tout occupée à regarder. Sa figure souvent rieuse était devenue grave, et elle ne disait plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela c’était pour elle.

Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue à son tour, saluée, enviée; et des hommes, en la montrant, diraient peut-être qu’elle était belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les plus élégants, et demandait toujours leurs noms, sans s’occuper d’autre chose que de ces syllabes assemblées qui, parfois, éveillaient en elle un écho de respect et d’admiration, quand elle les avait lues souvent dans les journaux ou dans l’histoire. Elle ne s’accoutumait pas à ce défilé de célébrités, et ne pouvait même croire tout à fait qu’elles fussent vraies, comme si elle eût assisté à quelque représentation. Les fiacres lui inspiraient un mépris mêlé de dégoût, la gênaient et l’irritaient, et elle dit soudain:

—Je trouve qu’on ne devrait laisser venir ici que les voitures de maître.

Bertin répondit:

—Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l’égalité, de la liberté et de la fraternité?

Elle eut une moue qui signifiait «à d’autres» et reprit:

—Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par exemple.