Les personnes qui parlent bien se conforment encore aujourd'hui à la décision de l'Académie. L'Encyclopédie, dans un long article consacré à développer le sens précis du mot classique, déclare «qu'on peut être applaudi, plaire, devenir célèbre parmi ses contemporains, et cependant n'être jamais un auteur classique; que ce droit n'appartient qu'aux meilleurs écrivains de la nation la plus éclairée et la plus polie, etc.»

«Je voudrois, dit Boileau, que la France pût avoir ses auteurs classiques, aussi bien que l'Italie. Pour cela, il nous faudroit un certain nombre de livres qui fussent déclarés exempts de fautes quant au style. Quel est le tribunal qui aura droit de prononcer là-dessus, si ce n'est l'Académie?» Boileau propose ensuite un travail grammatical sur les bonnes traductions, parce que, dit-il, «les bonnes traductions avouées par l'Académie, en même temps qu'elles seroient comme des modèles pour bien écrire, serviroient aussi de modèles pour bien penser.»

L'abbé d'Olivet juge l'idée de Boileau solide; mais il doute qu'il convienne de préférer des traductions, et appliquant à Racine et à Boileau lui-même ce que ce dernier dit des auteurs qui doivent servir de modèles, «Je suis, dit-il, persuadé avec toute la France, qu'ils mériteroient incontestablement tous les deux d'être mis à la tête de nos auteurs classiques, si l'on avoit marqué le très-petit nombre de fautes où ils sont tombés.»

Que l'on ôte au mot classique la signification consacrée par l'Académie, ou qu'on en rende seulement le sens incertain en lui associant une acception nouvelle, et dès-lors ce que l'on vient de lire, comme ce que nos écrivains ont cru dire de plus juste et de plus précis pour caractériser les modèles qu'offre notre littérature, ne sera plus senti, et même ne pourra plus l'être. D'Olivet, l'Encyclopédie, l'Académie, hésitoient en quelque sorte à proclamer classiques nos plus beaux chefs-d'œuvre. Boileau vouloit que ce jugement fût réservé à un tribunal; et aujourd'hui on donnera ce nom à une méthode, à un vocabulaire, à une traduction interlinéaire, à un cours de thèmes, en un mot, au plus petit comme au moins important de tous les livres, pourvu qu'il soit en usage dans les classes! Cela ne fait-il pas pitié?

On répondra sans doute que dans le cas dont je viens de parler, le mot classique n'a plus le même sens que lorsqu'il est question de nos grands écrivains. Il faut bien le supposer; autrement la sottise seroit trop forte. Mais alors, je le demande, à quel signe reconnoîtra-t-on ce second sens si différent du premier? Quel moyen d'éviter la confusion, lorsqu'il sera permis de dire également des œuvres de Racine et des rudimens de Bistac, que ce sont des classiques? Et à quelle fin dénaturer ainsi une expression dont tout le mérite consiste dans l'unité de l'idée qu'on y attache? Beaucoup de gens, je le sais, disent livres classiques, au lieu de livres de classe, parce qu'ils confondent les uns et les autres, ou parce qu'ils trouvent la première de ces locutions plus commode et plus rapide. Mais en voyant la multitude d'ouvrages sur l'éducation dont nous sommes inondés, décorés par leurs auteurs du nom de classiques, auroit-on bien tort de soupçonner que c'est la noblesse primitive du mot qui a flatté la vanité de cette foule d'écrivains médiocres par lesquels il est employé? Il n'y a pas, dans la langue françoise, de terme dont l'amour-propre littéraire doive être plus jaloux; et je sens combien il seroit doux de pouvoir, à l'aide d'une heureuse équivoque, se dire à soi-même: les œuvres de Racine, de Boileau, de Pascal, sont classiques, et les miennes aussi.

M. Molard s'appuie de quelques autorités; il dit: Le Dictionnaire de Trévoux et quelques autres, déclarent que cet adjectif désigne aussi les livres dont on fait usage en classe.

Il y a dans cette phrase beaucoup plus d'adresse qu'on n'imagine. On ne peut mieux dire, et ne dire pas ce que dit le Dictionnaire de Trévoux. Voici ce qu'on y trouve.

«Classique ne se dit guère que des auteurs qu'on lit dans les classes, dans les écoles, ou qui ont grande autorité. Saint Thomas et Le Maître des sentences sont des classiques en théologie; Virgile et Cicéron, dans les Humanités, etc.»

Je ne sais si mes lecteurs ne verront pas quelque différence entre ces paroles que M. Molard prête au Dictionnaire de Trévoux, les livres dont on fait usage en classe, et celles-ci que j'ai extraites textuellement, les auteurs qu'on lit dans les classes. Je crois apercevoir entre ces deux manières de parler, la même nuance qu'entre celles-ci: Faire usage des rudimens de Bistac, et lire Cicéron ou Horace.

On s'autorise encore de M. de Laharpe. J'ai lu avec quelque attention les œuvres de cet illustre écrivain, et je les ai consultées plus d'une fois sur des questions de grammaire et de littérature. J'y ai trouvé des phrases telles que celles-ci: