— Je vous en prie!… vous n'imaginez pas ce que je suis lourde… un plomb!…

Elle posa le bout de sa botte dans la main du vieux Jean, et s'envola, paraissant monter à un mètre au-dessus de la selle. Puis, saluant la mère et le fils, elle s'éloigna, son corps souple ondulant au grand pas de Joséphine.


Dès qu'elle fut sortie du parc, Chiffon tourna dans la forêt. Elle avait hâte de galoper dans les belles allées vertes et de secouer la colère qui lui montait à la tête et au cœur.

On ne la laisserait donc pas tranquille un instant?… comment!… il n'y avait pas quinze jours qu'on la tourmentait pour épouser M. d'Aubières ; à présent, on allait vouloir lui faire épouser le petit Barfleur?… Et non seulement cette idée la tourmentait à cause de la nouvelle lutte à soutenir, mais encore elle la blessait dans son amour-propre.

De la demande de M. d'Aubières, qu'elle ne trouvait pourtant pas beau, elle avait été reconnaissante et flattée ; de celle de M. de Barfleur, elle serait très humiliée.

D'abord, elle savait bien que, quand elle était sans fortune, Deux liards de beurre ne lui avait jamais accordé d'autre attention que celle qu'un jeune homme bien élevé doit à une jeune fille qu'il rencontre dans le salon de ses parents. Ensuite elle trouvait hideux ce garçon mal venu, avec ses énormes moustaches et ses jambes fluettes, démesurément arquées par l'abus du cheval. Pour elle, le duc d'Aubières était «le grand d'Aubières», tandis que le vicomte de Barfleur était «le petit Barfleur». Et tout était là!

Saine et solide, Chiffon avait l'instinctive horreur des chétifs et des malsains.

Et, en suivant la grande piste gazonnée qui la conduisait à la route de Pont-sur-Sarthe, elle pensait :

— Il me dégoûte tout à fait, celui-là!… et, s'il lui prenait jamais l'idée de m'embrasser comme a fait M. d'Aubières, je le giflerais des deux mains… je ne pourrais pas m'en empêcher… C'est égal!… ça va être joliment ennuyeux, cette histoire-là!… si je refuse encore, ma mère va me tomber dessus… pour bien faire, faudrait que le refus vînt des Barfleur… Oh! cet animal de père de Ragon!… c'est pourtant lui qui a manigancé tout ça!… j'avais raison d'avoir peur des Jésuites!…