— Tu ne vas peut-être pas être trop bien reçu à la maison, tu sais!…
L'entrée de Chiffon dans la salle à manger des Launay, qui s'asseyaient à table au même instant, fut un véritable événement. La tante Mathilde et l'oncle Albert se levèrent en poussant un cri ravi, et le domestique se permit un grognement satisfait.
C'est que tout le monde adorait Chiffon dans la vieille maison où s'était écoulée sa première enfance, et où elle revenait toujours avec joie dès qu'elle pouvait s'échapper.
Elle avait dix ans quand sa mère, en se remariant, la reprit aux deux vieillards habitués à la croire vraiment leur enfant. Ce fut pour eux un déchirement terrible ; terrible aussi pour la petite fille, que l'avenir effrayait.
Grondée, secouée par sa mère dès l'âge où elle pouvait se souvenir ; soignée et caressée par le vieil oncle et la vieille tante dès qu'elle les avait connus ; puis cahotée et tiraillée entre les câlineries et les injures pendant les séjours de madame d'Avesnes à Pont-sur-Sarthe, Coryse, foncièrement gaie par tempérament, mais triste par réflexion, vivait dans une perpétuelle inquiétude.
Toute petite, assise dans son tout petit fauteuil sous les regards fixes des portraits en armures et en corselets des Avesnes, entre les deux vieux qui ne perdaient pas de l'œil sa tête frisée, déjà l'enfant pensait.
Elle pensait que c'était bon de vivre et de rire ; de se rouler sur le tapis du grand salon ou sur le gazon du triste jardin qui lui semblait, à elle, tout plein de soleil et de joie. Elle pensait que c'était amusant de causer avec les chiens, les chevaux, les oiseaux, les joujoux et les fleurs. Mais tout cela ne devait pas durer. Un jour, demain peut-être, on entendrait vers le soir ouvrir la grande porte de la voûte ; une grosse voiture tournerait dont elle connaissait bien le bruit, et l'oncle Albert, courbant vers elle son grand corps, lui dirait en l'embrassant, avec un peu d'embarras :
— Mon Chiffon, c'est ta petite mère qui arrive… tu vas descendre au-devant d'elle avec Claudine…
On ne lui disait plus d'avance le retour de madame d'Avesnes. L'oncle et la tante s'étaient aperçus que, dès qu'on l'avertissait, elle cessait de dormir et de manger. Elle avait aussi de continuelles crises de larmes, mais faisait bonne contenance au dernier moment, résignée lorsqu'il «le fallait» absolument.