Et elle songeait qu'obéissant alors à l'oncle, elle prendrait dans sa petite main un coin du tablier de Claudine et descendrait résolument, les yeux secs, faisant à peine une «lippe», tandis que la Bretonne touchée lui dirait de sa grosse voix encourageante :

— Allons, mon pauv' Chiffon!… faut t'faire une raison!…

Alors, elle répondrait d'une voix effarée, qu'il lui semblait entendre :

— Toi surtout, fais attention à ne pas me tutoyer!… et appelle-moi Mademoiselle… tu sais bien qu'elle veut… Oh!… mon Dieu!… fais bien attention, dis?…

Certes, les scènes et les cris qui pleuvaient sur elle irritaient Coryse, mais moins toutefois que les scènes et les cris destinés aux autres.

La vue de la tante Mathilde pleurant doucement dans sa chambre, ou d'un domestique renvoyé, traînant tout pâle sa malle dans l'escalier, la bouleversait au point de la faire rester toute une nuit, dans son petit lit, les yeux grands ouverts et la mâchoire tremblante.

Et c'était tout cela qu'annonçait la grosse voiture, dont elle croyait toujours entendre le roulement, même quand elle jouait ; ou distinguer la silhouette hérissée de bagages, même quand elle regardait ce qu'elle aimait tant à contempler immobile et attentive : l'eau, le feu, et les fleurs.

Et toujours, pendant des années, Chiffon avait vécu rieuse mais préoccupée ; ne parvenant pas à oublier, au cours des huit ou dix bons mois tranquilles, les quelques mauvais jours passés et à venir ; courbant d'avance son petit dos souple et fort, dans l'attente de quelque choc effroyable qu'elle prévoyait.

L'annonce du mariage de sa mère qui, en lui-même, la laissait fort indifférente, la terrifia quand elle sut qu'elle allait quitter le vieil hôtel où elle avait grandi et les vieux parents qui l'avaient élevée. Elle connaissait de vue le marquis de Bray, qu'elle apercevait souvent à cheval avec son frère Marc, et elle lui trouvait jusque-là l'air très «chic» et très bon. Mais quand elle vit qu'il épousait sa mère, elle en conclut qu'il devait lui ressembler et crut son dernier jour arrivé.

Très maîtresse d'elle-même quand elle jugeait qu'il fallait être telle, elle ne laissa pas voir ses craintes et se contenta de protester silencieusement. A madame d'Avesnes, qui lui annonça avec de grandes phrases que c'était par amour maternel et dans l'intérêt de son avenir qu'elle se remariait, elle ne répondit pas un mot. Et quand on la chercha pour la présenter à M. de Bray, venu faire une visite aux Launay, elle alla se blottir au fond du jardin dans une boule d'hortensias où elle demeura introuvable.