Madame de Bassigny était la femme d'un colonel, et la bête noire de Chiffon. Une femme très riche et très à la pose, qui se plaisait à vexer et à humilier tous les ménages militaires de Pont-sur-Sarthe, et à faire punir les officiers garçons qui négligeaient son jour.

La petite se retourna et répondit avec une indifférence presque impertinente :

— Tout à l'heure… quand j'aurai salué madame de Jarville…

La marquise lança à sa fille un regard furieux, tandis que M. d'Aubières posait sur l'enfant ses bons yeux bleus, tout remplis d'admiration et de contentement.

Lui aussi détestait la femme de son collègue des hussards, et il était ravi du manque d'empressement que lui témoignait si délibérément Chiffon.

Cette femme maigre, — qui avait, disait-il, des becs aux coudes et une arête dans le dos, — mauvaise comme la gale, bavarde comme une pie et potinière comme une concierge, qui calomniait les jolies femmes et se moquait des laides et des pauvres, lui faisait réellement horreur. Trop franc pour dissimuler absolument cette répulsion, M. d'Aubières s'en était tenu aux simples démarches réglementaires de politesse.

D'abord, madame de Bassigny, très désireuse d'attirer chez elle ce célibataire bien tourné, porteur d'un grand nom, s'était montrée infiniment aimable pour lui. Elle s'appliquait avant tout à avoir le salon le plus élégant et le mieux fréquenté de Pont-sur-Sarthe, et elle comprit tout de suite que la présence du duc d'Aubières était indispensable pour bien établir la suprématie de ce salon. Un duc est une sorte de personnage dans presque tous les milieux, mais en province il devient un grand personnage.

Dès l'arrivée du colonel d'Aubières, on s'était dit : «C'est probablement un duc de l'Empire», et on l'avait regardé avec curiosité. Mais quand on apprit que le vieux monsieur de Blamont avait constaté dans le d'Hozier de la bibliothèque que le titre des Aubières datait d'avant la revision de 1667, la curiosité devint admiration. Et comme, avec sa petite fortune, le duc faisait assez bonne figure ; qu'il avait de beaux chevaux qu'il montait bien ; un phaéton bien tenu et une petite maison «pour lui tout seul» et pleine — disait-on — de jolis bibelots, dans le quartier neuf, près de la gare, il était devenu le point de mire à la fois des mères, des veuves, et des cocottes de Pont-sur-Sarthe.

Mais, malgré toutes les amabilités dont l'accablèrent le colonel et madame de Bassigny, il resta cérémonieux et réservé, se contentant d'être poli, sans plus.

Plus heureuse que son amie, madame de Bray eut la joie de produire le duc d'Aubières dans son salon. Il était très lié avec son beau-frère Marc, qui le lui amena, ne craignant pas, cette fois, qu'elle accueillît avec son habituel dédain un camarade aussi brillant.