Et, tandis que toutes les plus jolies femmes — y compris madame de Bray à son déclin, mais encore appétissante, — lui faisaient à l'envi la cour, le duc ne regarda, ne vit que la gamine à la fois svelte et râblée, rêveuse et gavroche, qui riait avec lui, confiante, affectueuse, sans se soucier des jeunes gens chics qui ornaient le salon de sa mère. Il devina une partie des petites misères qui troublaient la vie de Chiffon, l'oncle Marc lui apprit le reste ; et, inconscient, il se mit tout doucettement, à quarante-trois ans, à aimer l'enfant de quinze ans qui lui riait si joliment au nez de toutes ses dents de petit chien.
Quand M. d'Aubières s'aperçut de ce qui se passait dans son cœur trop jeune, il pensa : «Je suis fou!…»
Puis, à force de rêver à ce mariage qui lui semblait d'abord impossible, il en arriva peu à peu à se dire : «Pourquoi pas?…»
Et il était ce soir, le pauvre homme, craintif, angoissé, cherchant le regard de Chiffon pour y lire l'impression produite par sa demande qu'il jugeait à présent, dans sa grande modestie, outrecuidante et ridicule.
Mais Chiffon évitait obstinément de tourner les yeux vers lui. Après avoir sommairement salué madame de Bassigny, elle causait maintenant avec un petit jeune homme grêle et étriqué, au front fuyant, au menton ravalé, le vicomte de Barfleur, descendant de la plus vieille famille du pays, et l'un des élégants de Pont-sur-Sarthe. Et, bien que cette conversation semblât, d'après l'air distrait et ennuyé de Coryse, totalement dénuée d'intérêt, M. d'Aubières, irrité de la voir occupée de quelqu'un, se mit à prendre en grippe l'innocent avorton qui n'en pouvait mais.
Tout à coup, une grande jeune fille très belle, Geneviève de Lussy, une cousine des Avesnes, s'écria :
— Chiffon!… pourquoi n'es-tu pas venue au cours tantôt?…
— Comment? — demanda madame de Bray stupéfaite — comment?… elle n'est pas allée au cours?…
Coryse, devenue très rouge, avait brusquement planté là le petit Barfleur ; et, s'avançant vers sa mère :
— Non, — dit-elle, — je ne suis pas allée au cours… je suis restée dans le jardin…