Dès l'époque où a été dressée notre première liste de la littérature épique, l'évhémérisme faisait partir les fils de Milé, non du pays des morts, mais d'Espagne; et les croyances chrétiennes associées à des préoccupations étymologiques, avaient fait imaginer de longues pérégrinations antérieures que les ancêtres des Irlandais, sortis du berceau asiatique du genre humain, avaient, disait-on, interrompues par des séjours en divers lieux tels que l'Egypte et surtout la Scythie. Il semblait évident que Scots et Scythes, c'était tout un.
Nennius, au dixième ou même au neuvième siècle, a connu cette légende érudite et relativement moderne. Il dit la tenir des savants irlandais[1]. Voici comment il s'exprime. «Quand les fils d'Israël traversèrent la mer Rouge, les Egyptiens les suivirent, et ils furent noyés, comme on lit dans la Bible. Or il y avait alors chez les Egyptiens un homme noble de Scythie, avec une nombreuse famille. Il avait été précédemment détrôné en Scythie, et il était en Egypte quand les Egyptiens furent noyés; mais il n'était point allé poursuivre le peuple de Dieu. Les Egyptiens survivants, après délibération, le chassèrent de leur pays; ils craignaient qu'il ne voulût s'en rendre maître, en profitant de ce que les chefs de familles avaient péri dans la mer Rouge. Obligé de quitter l'Egypte, celui-ci voyagea en Afrique pendant quarante-deux ans, arriva avec sa famille aux autels des Philistins, traversa un lac salé, passa entre Rusicada et les montagnes de la Syrie, franchit le fleuve Malva, parcourut la Mauritanie, atteignit les colonnes d'Hercule, et enfin entra en Espagne où sa race habita un grand nombre d'années et se multiplia considérablement.»
Ce récit sommaire est un abrégé de celui qui, dans la plus ancienne liste des compositions épiques irlandaises est intitulé: «Emigration ou voyage de Milé, fils de Bilé, jusqu'en Espagne[2].» Des arrangements plus modernes de cette légende nous ont été conservés par le Chronicum Scotorum, annales d'Irlande, composées au douzième siècle[3]; par l'introduction du Livre des conquêtes, transcrite au douzième siècle dans le livre de Leinster[4]; enfin, dans une glose du Senchus Môr[5].
Les savants irlandais du moyen âge prétendaient être, par les femmes, d'origine égyptienne. Des trois noms de la race irlandaise, Fêne, Scôt, Gôidel, ils s'étaient fait trois ancêtres: 1° Fênius, roi de Scythie; 2° Scôta, fille de Pharaon, roi d'Egypte, et belle-fille de Fênius; 3° Gôidel, fils de Scôta. Il est probable que Scôta, fille de Pharaon, était déjà inventée dès la fin du huitième siècle, et que Clément, le grammairien irlandais de la cour de Charlemagne, avait parlé de cette Egyptienne, mère fantastique du peuple irlandais. Quand l'Anglo-Saxon Alcuin, condamné à la retraite par l'âge, se plaint à Charlemagne de l'influence de plus en plus prépondérante acquise par les Irlandais à l'école du palais, il les traite d'Egyptiens.—«En m'en allant,» dit-il, «j'avais laissé près de vous des Latins; je ne sais qui les a remplacés par des Egyptiens[6].»
[1] «Sic mihi periti Scottorum nuntiaverunt.» Appendix ad opera edita ab Angelo Maio, Romæ, mdccclxxi, p. 99.
[2] Tochomlod Mîled, maic Bile, co Espain. Livre de Leinster, p. 190, col. 1, ligne 60.
[3] Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 10–13.
[4] Livre de Leinster, p. 2–4.
[5] Anciens laws of Ireland, I, p. 20, 22. Voir aussi Keating, livre I, partie II, chap. 1 à 5; édition de Haliday, pages 214 et suivantes.
[6] Lettre 82 d'Alcuin, chez Migne, Patrologia latina, tome 100, col. 266–267. Cf. Hauréau, Singularités historiques et littéraires, p. 26.