§ 4.
Ith et la tour de Brégon.

Nous ne parlerons pas davantage de ces légendes relativement modernes et dont l'origine n'a rien de populaire, mais qui sont le produit d'une fausse érudition. Arrivons à l'antique récit où l'on voit comment la race celtique sortit du pays des morts pour venir s'établir dans la terre qu'elle habite encore aujourd'hui[1].

La plus ancienne rédaction que nous ayons de cette légende date du onzième siècle. Elle nous a été conservée par le Livre des conquêtes. On y voit qu'un certain Brégon, père, ou plutôt grand-père de Milé[2], construisit une tour en Espagne, lisons: dans le pays des morts. On appela cette tour la tour de Brégon; c'est une seconde édition de la tour de Conann, chantée par Eochaid hûa Flainn au dixième siècle, et au siège de laquelle les descendants du mythique Némed, allant combattre le dieu des morts, furent d'abord vainqueurs, puis périrent au nombre des soixante mille. C'est la tour de Kronos, dieu des morts, dans l'île des Bienheureux, que Pindare chantait au cinquième siècle avant notre ère[3]. Brégon eut un fils qui s'appela Ith; et par une belle soirée d'hiver, Ith, contemplant l'horizon du haut de la forteresse paternelle, aperçut dans le lointain les côtes de l'Irlande[4]. Dès le onzième siècle, les savants irlandais avaient fait de Brégon une ville d'Espagne, l'antique Brigantia, aujourd'hui Bragance[5]. Pour voir de là l'Irlande, il fallait avoir une bonne vue; mais, comme nous l'avons dit, c'était par une belle soirée d'hiver, et, fait observer un auteur irlandais, «c'est le soir, en hiver, lorsque l'air est pur, que la vue de l'homme s'étend le plus loin[6]

[1] «Tochomlod mac Miled a hEspain in hErinn,» Livre de Leinster, p. 190, col. I, lignes 60, 61.

[2]

Iar-sain rogenair Bregoin,
Athair Bili in balc-dremoin.

Livre de Leinster, p. 4, col. 1, lignes 34, 36.

Bregoin, mac Bratha blaith bil;
Is dô ro-bo mac Milid

Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 39, 40. Ces vers font partie d'un poème de Gilla Coemain. Ils peuvent se traduire ainsi: