Ainsi les Grecs croyaient qu'à une époque antérieure à celle où vivaient ceux de leurs ancêtres qui ont fait les guerres épiques de Thèbes et de Troie, trois races dont ils ne descendaient point s'étaient succédé sur le sol de leur patrie. Nous trouvons, en Irlande, une doctrine à peu près identique. Les noms de ces races mythiques ne sont pas les mêmes en Irlande qu'en Grèce. Hésiode les appelle race d'or, race d'argent, race d'airain; les Irlandais parlent de la famille de Partholon, de celle de Nemed et des Tûatha Dê Danann. Les Tûatha Dê Danann sont identiques à la race d'or des Grecs; dans la famille de Partholon nous reconnaîtrons la race d'argent des Grecs; dans la famille de Nemed leur race d'airain. Ainsi l'ordre suivi par les Grecs n'est pas le même que celui que nous trouvons en Irlande. La race d'or des Grecs, placée chez eux chronologiquement la première, arrive la dernière chez les Irlandais, qui lui donnent le nom de Tûatha Dê Danann, Mais la famille de Partholon ou race d'argent précède en Irlande comme en Grèce la famille de Nemed ou race d'airain.
Quant aux demi-dieux grecs qui forment la quatrième race, qui ont combattu à Thèbes et à Troie et qui sont les ancêtres de la race actuelle, ils ont pour correspondants les Firbolg, les fils de Milé et les Cruithnech ou Pictes de la mythologie irlandaise. Par conséquent les sept morceaux dont nous avons donné les titres: Emigration de Partholon en Irlande, Emigration de Nemed en Irlande, Emigration des Firbolg, Emigration des Tûatha Dê Danann, Emigration de Milé, fils de Bilé, en Espagne, Emigration des fils de Milé d'Espagne en Irlande, Emigration des Pictes ou Cruithnech de Thrace en Irlande et d'Irlande en Grande-Bretagne, nous exposent la forme irlandaise d'une doctrine dont les éléments fondamentaux se trouvent déjà en Grèce dans l'ouvrage d'Hésiode intitulé: Les Travaux et les Jours.
Entre le récit grec et le récit irlandais, il y a de nombreuses différences; elles tiennent, pour une forte part, aux développements que la légende irlandaise a reçus depuis le christianisme. Mais à côté de ces différences, il y a des ressemblances frappantes. En voici un exemple.—Les Tûatha Dê Danann, la dernière en date des trois races primitives dont la race irlandaise actuelle ne descend pas, a finalement le même sort que la race d'or de la mythologie grecque, la première des trois races primitives dont les Grecs ne sont point issus.
«La race d'or,» nous dit Hésiode, «se transforma, par la volonté du grand Zeus en démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont les gardiens des hommes mortels. Ils observent les bonnes et les mauvaises actions; invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement, ils se promènent sur toute la terre, distribuant les richesses. Telle fut la royale prérogative qu'ils obtinrent.» De même les Tûatha Dê Danann, après avoir été, avec un corps visible, seuls maîtres de la terre, ont pris dans un âge postérieur une forme invisible sous laquelle ils partagent avec les hommes l'empire du monde, leur venant en aide quelquefois, d'autres fois leur disputant les plaisirs et les joies de la vie.
[1] Sur ces chapitres, voir notre tome Ier, p. 350–351.
[2] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 109–173 (cf. Ovide, Métamorphoses, livre I, vers 89–127). Nous avons supprimé dans notre traduction le vers 120, que certains éditeurs considèrent comme une interpolation, et qui est en tout cas inutile. Nous conservons le vers 169:
Τηλοῦ ἀπ᾽ ἀθανάτων τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.
La croyance qu'il exprime est certainement fort ancienne en Grèce, puisqu'on la trouve dans la seconde olympique de Pindare, qui remonte à l'année 476 avant J.-C. Dans cette pièce, Pindare a cherché à concilier la doctrine énoncée dans le vers 169 des Travaux et des Jours avec la doctrine, identique dans le fond, mais différente dans les détails, que nous trouvons dans les vers 561–569 du livre IV de l'Odyssée. Sur ce sujet, voir aussi Platon, Gorgias, c. 79.