L'idée du règne de Kronos sur les héros morts se présente à nous pour la première fois dans les Travaux et les Jours d'Hésiode, vers 169[2]; et certains critiques ont prétendu supprimer ce vers comme renfermant une contradiction avec le passage de la Théogonie qui donne le Tartare comme séjour au même Kronos[3].

Le Tartare est une région obscure et souterraine. Sa description lugubre, telle que nous la donne la Théogonie[4], ne peut concorder avec la description des îles séduisantes qui, dans les Travaux et les Jours deviennent le domaine de Kronos vaincu. Mais entre la composition de la Théogonie d'Hésiode et celle du poème des Travaux et des Jours, attribué au même auteur, il y a eu, dans la mythologie grecque, une évolution où la conception de la destinée de l'homme après la mort s'est sensiblement modifiée.

L'Iliade et la partie la plus ancienne de l'Odyssée ne connaissent pour les morts d'autre séjour que l'Aïdès obscur[5] et souterrain[6], dont un autre nom est Erèbe. De l'Aïdès, ou domaine du dieu Aïdès, l'Iliade distingue le Tartare, qui est également situé dans les profondeurs de la terre, mais bien plus bas. Il y a autant de distance de l'Aïdès au Tartare que de la terre à l'Aïdès[7]. C'est dans le Tartare que demeurent les Titans[8], et parmi eux Kronos, privé comme eux de la lumière du soleil[9].

On trouve la même doctrine dans la Théogonie, à cette différence près que l'Aïdès et le Tartare, distincts dans l'Iliade, paraissent se confondre l'un avec l'autre dans le poème d'Hésiode. Le Tartare n'est plus seulement le séjour des Titans et de Kronos vaincu par Zeus[10], il est aussi la demeure du dieu qui personnifie l'Aïdès homérique[11]; du dieu qui, dans les entrailles de la terre, règne sur les morts[12]. Cette lugubre habitation des morts et des dieux vaincus a une entrée que l'on se figure au nord-ouest au delà du fleuve Océan[13].

Vers la fin du septième siècle avant notre ère, l'Océan, qui n'était pour les Grecs qu'une conception mythique, un cours d'eau créé par l'imagination, devint pour eux une conception géographique. On sait comment le hasard fit découvrir à un navire samien les côtes sud-ouest de l'Espagne, baignées par l'océan Atlantique, et que jusque-là, seuls parmi les populations méditerranéennes, les Phéniciens avaient fréquentées[14]. Ce grand événement fait partie du récit des événements, tant historiques que légendaires, qui préparèrent la fondation de Cyrène, de l'an 633 à l'an 626 avant notre ère[15].

Dès lors, les Grecs se figurèrent l'Océan non plus comme un fleuve entourant le monde, mais comme une masse d'eau immense, aux limites inconnues située principalement à l'ouest de l'Europe et de l'Afrique. De là naquit une conception nouvelle du séjour des morts et de Kronos. De là, dans la partie la plus moderne de l'Odyssée, dans la Télémachie, l'idée de la plaine à laquelle on donne le nom d'Elusion, où habite le blond Rhadamanthus, où de l'Océan souffle le vent du nord-ouest, et où Ménélas trouvera l'immortalité[16]. De là, la croyance aux îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux, royaume de Kronos dans le poème des Travaux et des Jours[17].

Dans la seconde olympique de Pindare, qui célèbre une victoire remportée aux jeux d'Olympie en 476, la plaine Elusion et les îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux se confondent et ne forment qu'une île où est la forteresse de Kronos, qui a Rhadamanthus pour associé[18]. Cette doctrine nouvelle est identique à la doctrine celtique et représente, dans l'histoire des peuples européens un âge historique tout différent de celui auquel appartient la doctrine du Tartare et de l'Aïdès telle qu'on la trouve dans l'Iliade et dans la partie la plus ancienne de l'Odyssée.

Il n'y a pas à s'arrêter à la conception plus récente dans laquelle Platon fait du Tartare le lieu de punition des méchants, et des îles des Bienheureux le lieu où les justes trouvent leur récompense[19]. C'est un système philosophique postérieur à la mythologie populaire primitive. L'Aïdès homérique renferme, sans distinction, tous les défunts bons ou mauvais, vertueux ou coupables.

L'important, pour nous, est de retrouver dans la mythologie irlandaise, dont les doctrines fondamentales peuvent être appelées, d'une façon plus générale, mythologie celtique, des conceptions qui ont aussi tenu, dans la mythologie grecque, une place considérable. Les Celtes ont eu un dieu identique au Kronos grec. Ce dieu celtique s'appelle en Irlande Tethra. Vaincu et chassé, comme Kronos, par un autre dieu plus puissant et plus heureux, il règne, comme Kronos, au delà de l'Océan, sur les morts, dans la nouvelle et séduisante patrie que leur assigne la mythologie celtique, d'accord avec les croyances du second âge de la mythologie grecque.

La mythologie védique nous offre une conception analogue. Le dieu des morts et de la nuit, Yama ou Varuna, a été vaincu par Indra, son fils, dieu du jour; Yama et Varuna sont, au fonds des choses et sauf certains détails, une création mythique qui ne diffère pas du Tethra irlandais. Mais les Celtes placent le séjour des morts dans un lieu tout autre que les chantres védiques, puisque ceux-ci donnent pour habitation aux morts le ciel ou même le soleil[20]. Ils n'avaient pas comme les Celtes l'idée de cet océan immense où tous les soirs l'astre du jour, perdant sa lumière et la vie, trouve un tombeau jusqu'au lendemain.