Un jour que les grands seigneurs d'Ulster étaient réunis autour de Conchobar, leur roi, dans Emain Macha, capitale de cette province, il arriva dans la plaine voisine d'Emain une troupe d'oiseaux. Ces oiseaux mangeaient l'herbe et les plantes, et ne laissaient rien sur la terre, pas même les racines de l'herbe. Ce fut un grand chagrin pour les habitants d'Ulster de voir ainsi détruire leurs biens. Le roi fit atteler neuf chars pour aller à la chasse de ces oiseaux. La chasse des oiseaux était une des occupations habituelles du roi et des grands seigneurs d'Ulster. L'arc était inconnu. On lançait aux oiseaux soit des javelots avec la main, soit des pierres avec une fronde, et c'était en char qu'on se livrait à cet exercice.
En tête des neuf chars était celui de Conchobar, où le roi lui-même monta. Dechtéré, sa sœur, une grande jeune fille, s'assit à sa droite. Elle servait de cocher à son frère. Les huit autres chars étaient ceux des principaux guerriers d'Ulster: Conall Cernach, Fergus mac Roig, Celtchar, fils de Uithechar, Bricriu le Querelleur, et quatre autres dont on ne se rappelle plus les noms. Ils donnèrent la chasse aux oiseaux pendant toute une journée. Ils allaient droit devant eux sans rencontrer d'obstacles.
Alors il n'y avait en Irlande ni fossé ni haie ni mur dans la campagne. La tradition fait remonter le plus ancien partage des terres en Irlande au temps de Diarmait et de Blathmac, fils d'Aed Slane, qui, suivant Tigernach, furent rois suprêmes d'Irlande de 654 à 665[2]. On prétend qu'alors le territoire entier de l'Irlande fut divisé en autant de portions qu'il y avait d'hommes. Ces portions furent égales: chaque homme reçut neuf sillons de marais, neuf sillons de terre et neuf sillons de bois. Mais il ne paraît pas qu'on ait eu à se féliciter de l'opération, qui fit succéder une multitude de petites exploitations à l'exploitation en commun usitée jusque-là. Une famine s'ensuivit; les plus riches étaient réduits à jeûner, et une épidémie survint qui enleva les trois quarts des habitants de l'Irlande[3]. Cette épidémie est désignée, chez les historiens irlandais, par le nom de Buide Conaill[4].
Mais revenons à Conchobar et à ses compagnons de chasse. Ils poursuivirent donc les oiseaux au loin sans rencontrer d'obstacles. Ces oiseaux étaient fort beaux, et chantaient en volant. Ils étaient divisés en neuf troupes, et dans chaque troupe on comptait vingt oiseaux. Ils allaient deux à deux; les deux oiseaux qui tenaient la tête de chaque troupe portaient un joug d'argent qui les attachait l'un à l'autre; les suivants étaient aussi attachés deux à deux, mais le joug était remplacé par une chaîne d'argent.
La nuit arriva sans que les chasseurs eussent pris un seul des oiseaux qu'ils poursuivaient. Il tombait une neige épaisse. Conchobar ordonna de dételer les chars et de chercher une maison où l'on pût trouver abri jusqu'au lendemain.
[1] Elle a été publiée par M. Windisch, Irische Texte, pages 136 et suiv. Le savant auteur a fait usage de deux manuscrits. Le plus ancien date de la fin du onzième siècle.
[2] O'Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, première partie, p. 200–205. Le Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, pages 98, 99 met leur mort en 661. Cf. plus haut, [p. 256].
[3] Préface de l'hymne de Colmân, chez Whitley Stokes, Goidelica, 2e édit., page 121. La première délimitation des champs aux environs de Rome aurait remonté, suivant Denys d'Halicarnasse, livre II, chap. 74, à une loi du roi légendaire Nutna Pompilius. Il peut être curieux de rapprocher ce texte du passage du Compert Conculainn dont il est question ici. Windisch, Irische Texte, p. 36, lignes 11–14.
[4] Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, p. 99. Cf. O'Conor, Rerum hibernicarum scriptores, p. 205. Il ne faut pas confondre cette épidémie avec celle qu'on appela Crom Conaill, et qui sévit un peu plus d'un siècle avant, en 550 suivant Tigernach, O'Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, p. 139; en 551, suivant le Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, p. 50, 51. Cf. O'Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters, 1851, t. I, p. 186–189; 274–277.