Loeg, son cocher, voit un guerrier qui s'approche. Le crâne, en partie dénudé, de ce guerrier porte une couronne de cheveux bouclés et blonds; un manteau vert est fixé sur sa poitrine par une blanche broche d'argent; des fils d'or donnent à sa tunique une teinte d'un jaune rougeâtre. Au centre de son bouclier noir, la saillie d'un umbo de laiton brille avec l'éclat de l'argent. Chose étrange! ce guerrier traversait l'armée ennemie sans adresser la parole à personne ni sans que personne lui dît rien. Parmi tant d'hommes réunis, aucun ne paraissait le voir.
Cûchulainn reconnut que c'était un sîde, un dieu ami qui savait ses maux et qui avait pitié de lui.—«Tu es un brave, ô Cûchulainn,» dit l'étranger.—«Je n'ai rien fait d'extraordinaire,» répondit Cûchulainn.—«Je te viendrai en aide,» reprit le guerrier.—«Qui donc es-tu?» demanda Cûchulainn.—«Je suis ton père des sîde,» répondit l'inconnu. «Je suis Lug, fils d'Ethné.» Le dieu fit tomber Cûchulainn dans un sommeil magique qui dura trois jours et trois nuits; il pansa et guérit ses blessures[2].
[1] T. I, p. 191–194.
[2] Leabhar na hUidhre, pages 77–78. Ce passage a été signalé par M. Sullivan, chez O'Curry, On the manners, t. I, page ccccxlvi.
§ 5.
Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second siècle de notre ère.
Le dieu Lug, du cycle mythologique, le vainqueur du dieu de la mort Balar, reparaît donc ainsi vivant et tout puissant dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Nous le retrouvons dans le cycle ossianique. La pièce que nous allons citer a été remaniée par un écrivain chrétien; mais il est facile de déterminer en quoi consistent les additions faites aux données primitives de la légende.
Un matin, Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande dans la seconde moitié du second siècle après notre ère[1], était, au lever du soleil, sur les remparts de Tara, sa résidence royale. Le hasard lui fît mettre le pied sur une pierre magique dont le nom était Fâl, et qui avait été jadis apportée en Irlande par les Tûatha Dê Danann quand ils vinrent s'y établir, avant l'arrivée des fils de Milé. Aussitôt que cette pierre fut touchée par le pied de Conn, elle jeta un cri; et ce cri était si puissant, qu'il ne fut pas entendu seulement par Conn et par les personnages qui lui faisaient cortège: on l'entendit dans tout Tara, et hors de Tara, jusqu'aux extrémités de la plaine environnante, qui s'appelait Breg.
Conn avait près lui, en ce moment, trois druides qui étaient du nombre des officiers attachés à sa personne. Il leur demanda ce que signifiait le cri de la pierre, comment elle s'appelait, d'où elle venait, où elle irait plus tard, et qui l'avait apportée à Tara. Les druides demandèrent un délai de cinquante-trois jours; et quand ce délai fut expiré, l'un d'eux put répondre à toutes ces questions, une exceptée; or la question que le druide laissa sans réponse était la plus importante: que signifiait le cri de la pierre? Là-dessus le druide ne put donner que des indications incomplètes. «La pierre a prophétisé,» dit-il. «Ce n'est pas seulement un cri qu'elle a poussé: j'ai compté plusieurs cris, et leur nombre est celui des rois de ta race jusqu'à la fin du monde. Mais quant à leurs noms, ce n'est pas moi qui te les dirai.»