Aussitôt après, le roi et les assistants aperçurent un brouillard qui les environna; et bientôt l'obscurité fut si grande qu'on ne distinguait plus rien. Ils entendirent les pas d'un cavalier qui s'avançait vers eux. Celui-ci leur lança trois coups de javelot, pendant que Conn et le principal druide, effrayés, jetaient des cris impuissants. Mais le cavalier mystérieux cessa de les menacer, s'approcha d'eux, salua Conn, et l'invita à venir dans sa maison.
Conn accepta et suivit l'inconnu jusqu'à une belle plaine où s'élevait une forteresse puissante. Devant la porte se dressait un arbre d'or; dans la forteresse Conn aperçut un palais splendide. L'inconnu l'y fit entrer. Le roi irlandais fut reçu par une jeune femme qui portait une couronne d'or, et il arriva avec son guide dans une salle qui contenait une cuve d'argent aux cercles d'or, pleine de bière. Là aussi était un trône sur lequel son guide s'assit. Jamais Conn n'avait vu un homme si grand ni si beau.
Celui-ci adressa la parole au roi d'Irlande.—«Je suis,» dit-il, «Lug, fils d'Ethné, petit-fils de Tigernmas.» Puis il annonça combien de temps régnerait Conn, et quelles batailles il devait livrer; il prédit les noms de ses successeurs, la durée et les principaux événements de leurs règnes[2].
[1] Tigernach le fait mourir vers l'année 190: O'Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, 1re partie, p. 34; les Quatre Maîtres, en 157: O'Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters, 1851, t. I, p. 104–105.
[2] Cette pièce a été publiée par O'Curry, Lectures on the manuscript materials, p. 618, d'après le ms. du British Museum, coté Harleian 5280, qui est du quinzième siècle.
§ 6.
Lug est bien un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens.
L'auteur chrétien auquel nous devons l'arrangement de cette pièce, qui nous est parvenu, fait dire à Lug:—«Je ne suis pas un scâl, c'est-à-dire un de ces êtres démoniaques qui ont le privilège de l'immortalité: je suis de la race d'Adam; et si je me présente à vous aujourd'hui, je n'en ai pas moins subi la loi de la mort.» Ceci est une addition relativement moderne dont le but a été d'obtenir pour ce récit bizarre la tolérance du clergé chrétien. Lug, qui a prédit à Conn Cêtchathach l'histoire de ce prince et celle de ses successeurs, est le dieu qui à Mag-Tured a tué Balar d'un coup de pierre, et qui a plus tard donné le jour au fameux héros Cûchulainn. Le palais magique où il reçut Conn est celui où, deux siècles auparavant, il avait abrité une nuit Conchobar, roi d'Ulster, Dechtéré sa sœur, huit autres guerriers, leurs chars et leurs chevaux, et où il leur avait fait servir un festin si succulent que jamais on n'avait rien vu de comparable dans le palais des rois d'Ulster.
Nous avons raconté plus haut que le 1er août lui était consacré; les cérémonies religieuses célébrées en ce jour attiraient un grand concours de peuple, et devinrent l'occasion d'assemblées publiques où le commerce, les affaires politiques, les jugements, les jeux se partageaient les assistants. C'est lui que César considère comme le premier des dieux gaulois: à ses yeux, il est identique à Mercure. Déjà, au temps de César, on lui avait en Gaule élevé un grand nombre de statues[1].
Le nom de Lugudunum, ou «forteresse de Lugus,» en irlandais Lug, était porté en Gaule par quatre villes importantes aujourd'hui Lyon, Saint-Bertrand-de-Comminges, Leyde et enfin Laon[2].