Les Irlandais du huitième ou du neuvième siècle considéraient Goibniu comme une sorte de dieu de la cuisine; et, en effet, c'était le festin de Goibniu qui assurait aux Tûatha Dê Danann l'immortalité[3]. Ce festin consistait principalement en bière et cette bière présente en Irlande une frappante analogie avec le nectar associé à l'ambroisie chez les Grecs[4]. A quel propos Goibniu le forgeron divin, dont le nom dérive de goba, gobann, «forgeron,» était-il en Irlande chargé de préparer la merveilleuse boisson qui donnait l'immortalité aux dieux? Nous ne saurions le dire, mais il y a là un mythe fort ancien, et qui semble avoir appartenu à la race hellénique en même temps qu'à la race celtique, puisque, dans le premier chant de l'Iliade, Héphaistos, qui est forgeron comme Goibniu, sert à boire aux dieux[5].
Le clergé chrétien d'Irlande paraît avoir eu moins de confiance dans la science du forgeron Goibniu que le scribe inconnu auquel on doit la transcription du charme destiné à conserver le beurre comme nous venons de le dire. La prière que le Livre des hymnes attribue à saint Patrice demande le secours de Dieu «contre les sortilèges des femmes, des forgerons et des druides, contre toute science qui perd l'âme de l'homme[6];» et, dans cette science maudite, est comprise la «science» de Goibniu, invoquée par l'incantation de Saint-Gall au huitième ou au neuvième siècle, c'est-à-dire la science du forgeron divin qui conservait le beurre des humains ses adorateurs, et qui, par son festin, assurait aux dieux l'immortalité. C'est une science diabolique, et que le saint apôtre de l'Irlande considère comme ennemie.
[1] Voyez plus haut, [p. 181].
[2] «Fiss Goibnen, aird Goibnenn, renaird Goibnenn.» Zimmer, Glossæ hibernicæ, p. 270.
[3] Voir plus haut, p. [277–278]. O'Curry, dans l'Atlantis, t. III, p. 389, note, a réuni deux textes relatifs à cette croyance. L'expression que ces textes emploient est fled Goibnenn, «festin de Goibniu,» mais dans ce festin on n'était guère occupé qu'«à boire», ic ol; ce qu'on y prenait était une «boisson,» deoch; c'était cette boisson qui rendait immortel. Il s'agit donc ici de la bière, lind ou cuirm, dont il est question dans d'autres textes. Comparez p. 275, 317.
[4] Odyssée, livre V, vers 93, 199; livre IX, 359.
[5] Iliade, livre I, vers 597–600.
«Fri brichta ban ocus goband ocus druad,
Fri cech fiss arachuiliu anmain duini.»
Hymne de saint Patrice, vers 48, 49, chez Windisch, Irische Texte, p. 56. Comparez «Fiss Goibnenn», dans l'incantation citée p. 309.