[1] Il n'est pas bien sûr que le jeu dont il s'agit ici soit précisément le jeu d'échecs tel que nous l'entendons, qui est originaire de Perse. Cf. O'Donovan, The book of rights, p. lxi.

[2] Il y a ici une lacune dans le manuscrit qui nous sert de base, c'est-à-dire dans le Leabhar na hUidhre. Cette lacune est d'un feuillet au moins. Nous la complétons à l'aide: 1° d'une analyse d'O'Curry (On the Manners, t. II, p. 192–194; t. III, p. 162–163, 190–192), qui a eu entre les mains d'autres manuscrits; 2° de la partie du récit qui suit et que le Leabhar na hUidhre nous a conservé.


§ 4.
Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Le poème qu'il lui chante.

Eochaid fut un an sans revoir Mider. Mais pendant ce temps, Etâin reçut du dieu amoureux de nombreuses visites. L'auteur inconnu de la composition épique dont nous donnons l'analyse met dans la bouche de Mider un poème qui ne paraît pas être ici tout à fait à sa place. C'était le chant que le messager de la mort faisait entendre aux femmes qu'il enlevait pour les conduire au séjour mystérieux de l'immortalité.

«O belle femme, viendras-tu avec moi dans la terre merveilleuse où l'on entend une jolie musique, où sur les cheveux on porte une couronne de primevères, où de la tête aux pieds le corps est couleur de neige, où personne n'est triste ni silencieux, où les dents sont blanches et les sourcils noirs..... les joues rouges comme la digitale en fleur..... L'Irlande est belle, mais bien peu de paysages y sont aussi séduisants que celui de la Grande Plaine où je t'appelle. La bière d'Irlande enivre, mais la bière de la Grande Terre est bien plus enivrante. Quel pays merveilleux que celui dont je parle! La jeunesse n'y vieillit point. Il y coule des ruisseaux d'un liquide chaud, tantôt d'hydromel, tantôt de vin, toujours de choix. Les hommes y sont charmants, sans défaut, l'amour n'y est pas défendu. O femme, quand tu viendras dans mon puissant pays, ce sera une couronne d'or que tu porteras sur la tête. Je te donnerai du porc frais; tu auras de moi pour boisson de la bière[1] et du lait, ô belle femme!—O belle femme, viendras-tu avec moi[2]

Ces doctrines sur l'autre vie étaient connues en Grèce. Au cinquième siècle avant notre ère, Platon en avait entendu parler et les attribuait à Musée. «Suivant cet auteur,» dit le célèbre philosophe athénien, «les justes, dans l'Hadès ou séjour des morts, sont admis au banquet des saints, et, couronnés de fleurs, ils passent leur temps dans une éternelle ivresse[3]

Le morceau mis dans la bouche de Mider par la composition épique que nous analysons n'est donc point ici à sa place. Mider voulait ramener Etâin dans un pays où elle avait vécu plusieurs siècles et qu'elle connaissait fort bien; ce n'est pas à la «Grande Terre,» où tous les humains se réunissent après la mort, c'était dans son propre palais, à Bregleith, qu'il voulait la conduire; et l'amour qu'il lui offrait était le sien, il ne lui proposait pas pour amants les hommes charmants et sans défauts qui habitent le domaine mystérieux de la mort.

Ses efforts furent impuissants. La fidélité d'Etâin au roi son époux resta inébranlable. Mider avait beau lui faire les offres les plus séduisantes de bijoux et de trésors: «Je ne puis,» disait-elle, «quitter mon mari que s'il y consent.» Pendant ce temps, Eochaid comptait avec angoisse les jours qui le séparaient de la date redoutable à laquelle Mider devait reparaître. On prétend que son surnom, qui paraît avoir été Airem, au génitif Airemon, vient d'Aram, «nombre,» et veut dire celui qui compte.

[1] Sur le porc et la bière des dieux, voir plus haut, [p. 275].