§ 7.
Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn.

Le nom de Manannân mac Lir est mêlé aux événements épiques qui forment le cycle de Conchobar et de Cûchulainn et le cycle ossianique. On le retrouve enfin dans un des morceaux qui continuent jusqu'au septième siècle l'histoire épique de l'Irlande.

La femme de Manannân était Fand, fille d'Aed Abrat et déesse comme lui. Un jour, il l'abandonna; elle, pour se venger, rechercha en mariage le héros Cûchulainn[1], qui avait déjà une femme légitime, Emer[2], et une concubine, Ethné Ingubai[3]. Elle habitait une île où elle attira le héros. C'était le «pays lumineux,» Tîr Sorcha[4].

Loeg, cocher de Cûchulainn, qui, avant son maître, alla en éclaireur visiter cette étrange contrée, revint rempli d'admiration. Il y avait vu un arbre merveilleux[5], de beaux hommes, de belles femmes, vêtus d'habits magnifiques, faisant bonne chère, écoutant une musique délicieuse. Mais, ce qui l'avait surtout frappé était la beauté de Fand. Il n'y avait, en Irlande, ni roi ni reine qui l'égalassent. «Ethné Ingubai, la concubine de Cûchulainn, est bien jolie,» disait-il; «mais une femme comme Fand rend les gens fous[6]

Cûchulainn se laissa séduire, épousa Fand, la ramena en Irlande. Jusque-là, Emer avait supporté patiemment les infidélités momentanées du volage héros, et avait admis, en outre, qu'il eût une concubine de rang inférieur; alors elle devint jalouse pour la première fois; elle ne put souffrir dans Fand une rivale égale ou supérieure à elle, et qui semblait devoir occuper définitivement la première place dans le cœur du plus grand des guerriers irlandais. Elle voulut tuer Fand. Cûchulainn s'y opposa; mais l'ardeur de la passion qu'Emer avait témoignée réveilla chez lui des sentiments qui semblaient éteints; voyant la douleur d'Emer, il lui dit, pour la consoler, qu'il la trouvait toujours jolie, et qu'il n'avait pas cessé de l'aimer. Fand était présente. Profondément blessée de cette réconciliation, elle abandonna Cûchulainn.

Au même moment Manannân, sachant la détresse de l'épouse qu'il avait eu le tort de quitter, venait la chercher. Il s'approcha de Fand: visible pour elle, il était invisible pour tout autre. Ayant été bien accueilli par elle, il se rendit tout à coup visible aux yeux de Cûchulainn et de son cocher Loeg. Il partit emmenant Fand, qui, pour Cûchulainn, était à jamais perdue et que l'art des druides fit oublier à ce héros passionné[7].

[1] Serglige Conculaind, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez Windisch, Irische Texte, p. 209, lignes 20 et suiv.

[2] Ibid., p. 208, lignes 12 et suiv.; p. 214, lignes 19 et suiv.

[3] Ibid., p. 206, lignes 17, 18; p. 207, lignes 9 et suiv.; p. 208, ligne 19.