—«Ton tour est venu de raconter une histoire,» reprit le maître de la maison. «Si elle est vraie, quand elle sera finie le troisième quartier sera cuit.» Cormac raconta comment il avait acquis la branche merveilleuse aux neuf pommes d'or et à la musique enchanteresse; comment il avait en même temps perdu sa femme, son fils et sa fille. Quand il eut terminé son récit, le quartier de cochon était cuit.—«Tu es le roi Cormac,» lui dit son hôte. «Je le reconnais à ta sagesse; le repas est prêt, mange.»—«Jamais,» répondit Cormac, «je n'ai dîné en compagnie de deux personnes seulement.» Manannân ouvrit une porte et fit entrer la femme, le fils et la fille de Cormac. Le roi fut bien heureux de les revoir; eux éprouvèrent la même joie que lui.—«C'est moi qui te les ai pris,» dit Manannân, «c'est moi qui t'ai donné la branche merveilleuse. Mon but était de te faire venir ici.»
Cormac ne voulut pas commencer le repas avant d'avoir l'explication des merveilles qu'il avait vues sur son chemin. Manannân la lui donna; il lui expliqua, par exemple, que les cavaliers qui couvrent une maison de plumes et recommencent indéfiniment leur travail sans jamais en voir l'achèvement sont les gens de lettres qui cherchent la fortune, croient la trouver, et ne l'atteindront jamais: en effet, chaque fois qu'ils rentrent chez eux apportant de l'argent, ils apprennent qu'on a dépensé tout celui qu'à leur départ ils avaient laissé à la maison.
Enfin Cormac, sa femme et ses enfants se mirent à table. Ils mangèrent. Quand il fut question de boire, Manannân présenta une coupe.—«Cette coupe,» dit-il, «a une propriété particulière. Quand on dit devant elle un mensonge, elle se brise, et si ensuite on dit la vérité, les morceaux se rejoignent.»—«Prouve-le,» s'écria Cormac.—«C'est bien facile,» reprit Manannân. «La femme que je t'ai enlevée a eu depuis ce temps un nouveau mari.» Aussitôt la coupe se brisa en quatre morceaux,»—«Mon mari a menti,» répondit la femme de Manannân.» Elle disait la vérité: à l'instant, les quatre morceaux de la coupe se rejoignirent sans qu'il restât aucune trace de l'accident.
Après le repas, Cormac, sa femme et ses enfants allèrent se coucher. Quand ils se réveillèrent le lendemain, ils étaient dans le palais de Tara, capitale de l'Irlande, et Cormac y trouva près de lui la branche merveilleuse, la coupe enchantée, même la nappe qui couvrait la table sur laquelle il avait mangé la veille dans le palais du dieu Manannân. Si nous en croyons l'annaliste Tigernach, son absence avait duré sept mois, et ces événements merveilleux se seraient passés l'an 248 de J.-C.[3].
[1] Voir plus haut, [p. 275], une légende analogue dans un texte plus ancien.
[2] Sur les cochons de Manannân, voir plus haut, [p. 277]. Manannân a ramené deux vaches de l'Inde, p. 279.
[3] Cette pièce a été publiée avec une traduction anglaise, mais d'après un manuscrit récent, dans les Transactions of the Ossianic Society, t. III, p. 213. L'auteur de l'édition est M. Standish Hayes O'Grady. Certains détails paraissent modernes. J'ai peine à considérer comme ancien le passage relatif à la fidélité de la femme de Cormac. Le paganisme celtique n'est pas si chaste.
§ 10.
Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère.
Cormac mac Airt vivait au troisième siècle de notre ère. Nous retrouvons encore le nom de Manannân mêlé à l'histoire épique d'Irlande vers la fin du sixième siècle ou au commencement du septième. A cette époque, régnait en Ulster Fiachna Lurgan. Il était l'ami d'Aidân mac Gabrâin, qui suivant les Annales de Cambrie mourut en 607[1]. Tigernach mentionne aussi la mort d'Aidân mac Gabrâin, mais il la date de l'année précédente[2].