Aidâin mac Gabrâin était roi des Scots ou Irlandais établis en Grande-Bretagne. Il est connu surtout par la guerre malheureuse qu'il soutint contre les Anglo-Saxons. Aedilfrid, roi des Northumbriens, le vainquit, suivant Bède, dans la sanglante bataille de Degsa-Stân, où les Anglo-Saxons victorieux perdirent un corps d'armée tout entier avec le frère de leur roi. C'est en 603 que cette bataille fut livrée[3].

Dans les rangs de l'armée commandée par Aidân mac Gabrâin, soit lors de cette bataille, soit lors d'une autre rencontre, il se trouvait des troupes auxiliaires venues d'Irlande. L'ami d'Aidan, Fiachna mac Lurgan, roi d'Ulster, les avait amenées. Il avait laissé sa femme dans son palais à Rath-môr Maige Linni. Or, pendant son absence, il arriva à sa femme une aventure étrange.

Un jour qu'elle était seule, un inconnu se présenta et lui parla d'amour. La reine repoussa ses avances.—«Il n'y a,» dit-elle, «en ce monde ni trésors ni bijoux qui pourraient me décider à déshonorer mon mari.»—«Mais,» reprit l'inconnu, «que feriez-vous s'il était en votre pouvoir de lui sauver la vie?»—«Ah!» répondit-elle, «si je le voyais en danger, rien ne me semblerait difficile; je ferais tout pour venir en aide à celui qui aurait le moyen de le sauver.»—«Le moment est arrivé de faire ce que tu dis,» répliqua l'inconnu, «car ton mari est en grand péril. Il a en face de lui un guerrier terrible; il n'est pas de force à lui résister; il va être tué. Si tu cèdes à mon amour, tu auras un fils qui sera un prodige. Il s'appellera Mongân. Moi j'irai au combat; je m'y trouverai demain matin avant midi au milieu des guerriers d'Irlande, en présence de ceux de Grande-Bretagne. Je raconterai à ton mari ce que nous aurons fait; je lui dirai que c'est toi qui m'envoies.» La reine céda. Le lendemain, de bonne heure, l'inconnu partait en chantant quatre vers dont voici la traduction:

Je vais rejoindre mes compagnons tout près.
Ce matin le ciel est blanc et pur.
C'est moi qui suis Manannân mac Lir;
Tel est le nom du guerrier qui est venu.

Manannân chantait ce quatrain en Irlande en sortant du palais du roi d'Ulster, à Rath môr Maige Linni, un matin, vers l'an 603 de notre ère. Au même moment, en Grande-Bretagne, près de Degsa-Stân, deux armées s'avancaient l'une contre l'autre, sur le point d'en venir aux mains: l'une, celle des Saxons, était commandée par Aedilfrid, roi des Northumbriens; l'autre, celle des Irlandais, avait à sa tête Aidân mac Gabrâin et le roi d'Ulster, Fiachna Lurgan. Tout d'un coup, on vit sur le front de l'armée irlandaise un guerrier inconnu qui, par sa distinction et la richesse de son équipement, attira tous les regards. Il s'approcha de Fiachna, et lui parlant en particulier, lui raconta qu'il avait vu sa femme la veille.—«J'ai promis à la reine,» ajouta-t-il, «de te donner mon concours.» Il se plaça au premier rang et, suivant le récit irlandais, qui attribue aux Irlandais l'honneur de cette journée, il assura la victoire aux deux alliés, Aidân mac Gabrâin et Fiachna Lurgan.

Celui-ci repassa la mer, et rentra dans son palais; il trouva sa femme grosse. Elle lui raconta son histoire; Fiachna approuva la conduite de la reine. Peu après Mongân naquit. Il passa pour fils de Fiachna; «mais on sait bien,» dit le conteur irlandais, «qu'en réalité son père était Manannân mac Lir[4].» Comme les Gaulois dont saint Augustin parlait au commencement du cinquième siècle, les Irlandais du septième siècle croyaient qu'il y avait des dieux amoureux et séducteurs des femmes[5].

[1] Annales Cambriæ, édition donnée dans la collection du Maître des rôles en 1860, par John Williams Ab Ithel, p. 6.

[2] O'Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, première partie, p. 179.

[3] Bède, Historia ecclesiastica, livre I, chap. 34, chez Migne, Patrologia latina, tome XCV, col. 76.

[4] Le principal ms. est le Leabhar na hUidhre, p. 133. Le commencement y manque: on le trouve dans des mss. moins bons, tels que T. C. D., H. 2. 16, col. 911, et le n° 145 du fonds Betham dans la Bibliothèque royale d'Irlande. C'est dans ce manuscrit, f° 63, que j'ai trouvé clairement écrit le nom des ennemis contre lesquels Fiachna et Aidân livrèrent bataille, fria Saxanu.