[5] De civitate Dei, livre XV, chap. 23. Ce passage a été reproduit par Isidore de Séville, Origines, livre VIII, chap. xi, § 103.


§ 11.
Mongân, fils d'un dieu, est un être merveilleux.

Mongân, fils de Fiachna, est un personnage historique. Les chroniques irlandaises donnent la date de son décès, et tous la placent à la même époque, à quelques années près. Suivant Tigernach, le plus ancien des annalistes irlandais qui nous aient été conservés, Mongân, fils de Fiachna, fut tué d'un coup de pierre, en 625, par Arthur, fils de Bicur, Breton[1]. Mongân a donc existé ailleurs que dans l'épopée. Or, suivant la légende irlandaise, il n'était pas seulement fils d'un dieu; mais, par un autre prodige, conséquence du premier, en lui revivait Find mac Cumaill, le guerrier célèbre de l'épopée ossianique, le Fingal de Macpherson; et cependant il y avait trois siècles environ que Find était mort quand naquit Mongân[2].

Déjà, dans le volume précédent[3], nous avons parlé de la légende irlandaise où l'on raconte comment fut prouvée l'identité de Mongân avec Find. Une querelle eut lieu entre Mongân et Forgoll son file; il s'agissait de savoir où était mort Fothad Airgtech, roi d'Irlande, tué par Cailté, l'un des compagnons de Find dans une bataille dont les Quatre Maîtres, chronologistes hardis, fixent à l'année 285 la date un peu vague[4].

Violemment irrité contre Mongân qui le contredisait, Forgoll le menaça d'incantations terribles qui effrayèrent le roi et répandirent l'épouvante dans toute l'assistance. Il fut convenu que Mongân aurait trois jours pour donner la preuve de ce qu'il avait avancé, c'est-à-dire pour établir que Fothad avait été tué non pas à Dubtar[5] en Leinster, comme Forgoll le prétendait, mais sur les bords de la rivière de Larne, autrefois Ollarbé, en Ulster, tout près du château de Mongân. Dans le cas où, avant l'expiration du délai fixé, Mongân ne serait point parvenu à prouver qu'il avait raison, tous ses biens, sa personne même, devaient, suivant les conventions, devenir la propriété du file.

Mongân avait accepté cet arrangement sans hésiter, en homme sûr du succès; et il laissa s'écouler les deux premiers jours et la plus grande partie du troisième, non seulement sans rien perdre de son impassibilité, mais sans que rien parût la justifier. Sa femme était plongée dans une profonde tristesse. Dès que Mongân eût pris l'engagement fatal, les larmes ne cessèrent de couler sur les joues de la reine.—«Mets donc un terme à ta douleur,» lui disait Mongân: «quelqu'un viendra à notre aide.»

Le troisième jour arriva. Forgoll se présenta; il voulait déjà que son contrat fût exécuté. Il prétendait qu'il avait droit de prendre immédiatement possession de tous les biens de Mongân et même de sa personne.—«Attendez jusqu'au soir,» lui répondit Mongân. Il était dans sa chambre haute avec sa femme. Celle-ci pleurait et poussait des gémissements, car elle sentait approcher de plus en plus le moment fatal où le file allait s'emparer de tout, et elle ne voyait pas apparaître le sauveur dont parlait son mari.—«Ne t'afflige pas, ô femme,» lui dit Mongân. «L'homme qui vient à notre secours n'est plus bien loin; j'entends le bruit de ses pieds dans la rivière de Labrinné.»

Il s'agit ici de la rivière de Caragh, qui coule dans le comté de Kerry et qui se jette dans la baie de Dingle, à l'extrémité sud-ouest de l'Irlande. Mongân se trouvait en ce moment à environ cent lieues de là, dans la paroisse de Donegore, à quelque distance au nord-est de la ville d'Antrim, chef-lieu d'un comté qui forme l'extrémité nord-est de l'île. Cailté, son élève, le compagnon des combats de Mongân au temps où ce dernier s'appelait Find, arrivait du pays des morts pour rendre témoignage à la véracité de son ancien chef et pour confondre l'audacieuse présomption du file Forgoll. Il suivait la route qu'ont toujours prise ceux qui, de la contrée mystérieuse habitée par les morts, ont voulu gagner le nord-est de l'Irlande.

Les paroles consolantes du roi calmèrent un instant sa femme; il y eut un moment de silence. Puis elle recommença à pleurer et à pousser des gémissements.—«Ne pleure pas, ô femme,» reprit Mongân. «Il va être ici, l'homme qui vient à notre secours. J'entends ses pieds qui agitent l'eau dans la rivière de Maine.» C'est une autre rivière du comté de Kerry; on la rencontre quand de la rivière de Caragh on se dirige vers le nord-est en suivant la route qui devait conduire Cailté au palais de Mongân. La douleur de la reine fut apaisée pendant quelques instants par les discours de son mari; puis, ne voyant personne venir, elle poussa de nouveau des gémissements accompagnés de larmes.