La même scène se reproduisit nombre de fois. Cailté ne passait pas une rivière sans que Mongân l'entendît et l'annonçât à sa femme. Il l'entendit, par exemple traverser la Liffey, qui arrose Dublin; la Boyne, qui coule un peu plus au nord; ensuite la Dee, puis le lac de Carlingford, qui de plus en plus se rapprochent du comté d'Antrim où se trouvait Mongân.

Enfin Cailté était tout près. Il traversait l'Ollarbé, c'est-à-dire la rivière de Larne, à une toute petite distance au sud du palais de Mongân. Mais on ne l'apercevait pas encore, et Mongân seul l'avait entendu. La nuit tombait. Mongân était dans son palais, assis sur son trône; à droite se tenait sa femme tout en larmes; en face de lui le file Forgoll réclamait l'exécution des engagements pris par le roi, et faisait appel à la bonne foi de ses cautions. Au même moment on vit un guerrier que, sauf Mongân, personne ne connaissait, s'approcher du rempart du côté du midi. Il tenait dans sa main une hampe de lance sans pointe; avec l'aide de ce bâton, il sauta successivement les trois fossés et les trois rejets de terre qui formaient l'enceinte de la forteresse. En un clin d'œil il se trouva dans la cour, et de la cour entra dans la salle. Il vint se placer entre Mongân et la paroi. Forgoll était de l'autre côté de la salle, faisant face au roi.

Le nouveau venu demande de quoi il s agit.—«Le file que voilà,» dit Mongân, «et moi, nous avons fait un pari au sujet de la mort de Fothad Airgtech. Le file prétend que Fothad est mort à Dubtar en Leinster, moi j'ai dit que c'était faux.»—«Eh bien,» s'écria le guerrier inconnu, «le file en a menti.»—«Tu regretteras cette parole,» répondit le file.-«Ce que tu dis là n'est pas bien,» répliqua le guerrier. «Je vais prouver ce que j'avance. Nous étions avec toi,» dit-il en s'adressant au roi; «nous étions avec Find,» ajouta-t-il en regardant l'auditoire.—«Tais-toi donc,» reprit Mongân, «tu as tort de révéler un secret.»—«Nous étions donc avec Find,» reprit le guerrier. «Nous venions d'Alba, c'est-à-dire de Grande-Bretagne, nous rencontrâmes Fothad Airgtech près d'ici, sur les bords de l'Ollarbé. Nous lui livrâmes bataille avec ardeur. Je lui lançai mon javelot de telle sorte qu'il lui traversa le corps, et le fer, se détachant de la hampe, alla se fixer en terre de l'autre côté de Fothad. Voici la hampe de ce javelot. On retrouvera la roche nue du haut de laquelle j'ai lancé mon arme. On retrouvera à peu de distance à l'est le fer plongé dans le sol; on retrouvera encore un peu plus loin, toujours à l'est, le tombeau de Fothad Airgtech. Un cercueil de pierre enveloppe son cadavre; ses deux bagues d'argent, ses deux bracelets et son collier d'argent sont dans le cercueil[6]. Au-dessus de la tombe se dresse une pierre levée, et à celle des extrémités de cette pierre qui plonge dans le sol on peut lire une inscription gravée en ogam: «Ici repose Fothad Airgtech; il combattait contre Find quand il a été tué par Cailté.»

On alla dans l'endroit indiqué par le guerrier; on trouva la roche, le fer de lance, la pierre levée, l'inscription, le cercueil, le cadavre et les bijoux dont il avait parlé: Mongân avait donc gagné son pari[7]. Le guerrier inconnu était Cailté, élève de Find son compagnon de guerre, arrivé du pays des morts pour défendre son ancien maître injustement attaqué.

On a vu comment, divulguant le secret que Mongân avait gardé jusque-là, Cailté avait publiquement proclamé l'identité de Mongân avec le célèbre Find. Cette étrange identité était la conséquence de la naissance merveilleuse de Mongân; puisque Mongân devait le jour non pas au roi Fiachna, son père apparent, mais à un être d'une race supérieure, puisque Mongân était fils de Manannân mac Lir, c'est-à-dire d'un dieu, d'un de ces personnages surnaturels qui, suivant la croyance gauloise rapportée par saint Augustin, sont amoureux des femmes des hommes.

[1] O'Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, première partie, p. 187, 188. Le texte d'O'Conor est très corrompu; on trouve une meilleure leçon chez Hennessy, Chronicum Scotorum, p. 78. Nous devons, pour être complet, signaler un texte, qui est en désaccord avec ces données chronologiques. C'est la pièce intitulée: Tucait baile Mongâin, «Cause de l'extase de Mongân.» Leabhar na hUidhre, p. 134, col. 2. On y voit Mongân vivant avec sa femme l'année de la mort de Ciaran mac int Shair, et de Tuathal Mael-Garb, c'est-à-dire en 544. Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 48–49. La chronologie irlandaise à ces époques reculées n'est qu'approximative.

[2] Tigernach met la mort de Find en 274. O'Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, première partie, p. 49.

[3] Tome I, p. 265, 266.

[4] O'Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters, 1851, t. I, p. 120, 121. Par une contradiction singulière, les Quatre Maîtres (Ibid., p. 118, 119) font mourir en 283, c'est-à-dire deux ans plus tôt, Find, sous les ordres duquel Cailté combattait dans la bataille livrée en 285.

[5] Duffry, près de Wexford. Je dois à l'obligeance de M. Hennessy cette identification géographique, comme toutes celles qu'on trouvera dans la suite de la légende de Mongân.