Une circonstance inattendue empêcha Ossin de suivre ce sage conseil. Un jour, en Irlande, voulant venir en aide à trois cents hommes qui avaient à porter une table de marbre et qui succombaient sous cette charge, il fit un effort violent; la sangle d'or de son cheval se brisa, il tomba sur le sol. En un instant il perdit la vue; sa beauté, sa jeunesse et sa force furent remplacés par la décrépitude, la vieillesse et l'épuisement. Il n'a pu depuis retrouver la route du pays séduisant où il avait laissé sa charmante épouse. Il est resté en Irlande sans autre consolation que le souvenir d'un passé qui ne reviendra pas[2].
[1] Transactions of the Ossianic Society for the year 1856, vol. IV, 1859, p. 266. L'édition de ce texte curieux est due à M. Brian O'Looney.
[2] Ibid., p. 278.
§ 8.
Légende de Crimthann Nîa Nair.
Nous venons de voir ce que Michel Comyn écrivait il y a un peu plus d'un siècle. La littérature la plus ancienne de l'Irlande raconte l'histoire d'un héros qui fut encore moins heureux qu'Ossin: car en tombant comme lui du cheval merveilleux, ce ne fut pas seulement de cécité, de vieillesse et de décrépitude qu'il fut atteint: il mourut. Le héros dont nous voulons parler est le roi suprême d'Irlande, Crimthann Nîa Nair.
Ce personnage appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Sa généalogie fait partie des récits qui ont donné à la race irlandaise une si grande réputation d'immoralité. Lugaid était fils de trois frères, Bress, Nar et Lothur; et Clothru, sa mère, était leur sœur[1]. Lugaid s'unit ensuite à Clothru, qui fut ainsi successivement sa mère et sa femme, et de cette union est issu Crimthann[2].
Crimthann, fils de Lugaid et de Clothru, devint roi suprême d'Irlande. Il épousa la déesse Nair, qui l'emmena de l'autre côté de la mer, dans un pays inconnu où il resta un mois et quinze jours. Il en revint avec quantité d'objets précieux. On cite un char qui était tout entier d'or; un jeu d'échecs en or, où étaient incrustées trois cents pierres précieuses; une tunique brodée d'or; une épée dont la ciselure d'or représentait des serpents; un bouclier avec ornements saillants en argent; une lance dont les blessures étaient toujours mortelles; une fronde qui ne manquait jamais son coup; deux chiens attachés à une chaîne d'argent si jolie qu'on l'estimait trois cents femmes esclaves. Crimthann mourut des suites d'une chute de cheval, six semaines après son retour en Irlande[3].
[1] Livre de Leinster, p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.
[2] Comparez saint Jérôme, Adversus Jovinianum, livre II, chap. 7, chez Migne, Patrologia latina, t. 23, col. 296 A.