[10] Les dédicaces «deo Taranu-cno» par les Gaulois de la rive droite du Rhin,—Brambach (Corpus inscriptionum rhenarum, nos 1589, 1812),—s'adressent à un fils de Taranus.
[11] A. de Barthélémy, dans la Revue celtique, t. I, p. 293, col. 1.
[12] Voir plus haut, t. Ier, p. 149.
§ 5.
Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure.
Ainsi, Teutatès, Taranis ou Taranus et Esus sont autant de formes de ce dieu de la mort, père du genre humain, appelé Dis pater par César. En Irlande il porte, nous l'avons dit, trois noms: Bress, Balar et Téthra; c'est le chef des Fomôré. Dans le groupe divin qui leur est opposé, la victoire est remportée par Lug, plus anciennement Lugus. Le nom de Lug, en irlandais, veut dire «guerrier[1].» En effet l'acte le plus important de ce dieu a consisté à tuer le dieu de la mort Balar. C'est Lug que César présente comme identique au Mercure romain, déjà confondu à cette époque avec l'Hermès grec. Lug ressemble à ce Mercure-Hermès en ce qu'il est le dieu des arts et du commerce. Mais de cette ressemblance à l'identité, il y a une distance énorme. Nous avons déjà fait une observation analogue à propos du Jupiter romain et du Taranis ou Taranus gaulois: les mythographes romains, partant de la croyance à la réalité de leurs dieux et des dieux étrangers, s'imaginaient avoir établi l'identité de deux personnalités mythologiques, quand ils avaient constaté entre elles certains points de ressemblance. De là est résultée la fusion de leur mythologie avec celle des Grecs: par l'emploi de cette méthode, ils sont arrivés à se persuader à eux-mêmes et à faire croire aux Gaulois romanisés que les dieux gaulois et les dieux romains étaient les mêmes. Cette doctrine était fausse: le dieu gaulois que César a appelé Mercure est une conception mythologique originale qui, ressemblant sur certains points au Mercure-Hermès gréco-romain, en diffère sur d'autres points; il est, par exemple, un dieu guerrier.
Les Gaulois ne l'appelaient pas seulement Lugus: ils lui donnaient plusieurs autres noms, et, parmi ces noms, plusieurs ont pour élément fondamental une racine smer dont la valeur n'a pas encore été déterminée[2]. Sur un vase découvert à Sanxey, près de Poitiers, on lit la dédicace Deo Mercvrio Atusmerio. La base d'une statue de Mercure trouvée à Meaux offre la légende Deo Adsmerio[3]. Sur un des autels romains de Paris conservés au musée de Cluny, M. Mowat a déchiffré les cinq lettres Smeri ou Smert. Elles commencent la légende, aujourd'hui fruste, inscrite au-dessus d'un bas-relief représentant un personnage qui va frapper un serpent d'un coup de massue[4]. Ce personnage est un doublet de Lugus. Le serpent est une des formes du dieu mauvais indo-européen[5].
Dans le bassin du Rhin, le dieu identifié au Mercure romain perd souvent son nom gaulois; mais alors il est accompagné d'une déesse qui a conservé ce nom: c'est Rosmerta, et Ro-smer-ta nous offre la même racine qu'Atu-smer-iu-s ou Ad-smer-ius, et que le mot incomplet Smer-i... ou Smer-t...[6].
[1] Glossaire d'O'Davoren, chez Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 103. Suivant un passage célèbre du pseudo-Plutarque, De fluviis, le premier terme du composé Lugu-dunum aurait signifié «corbeau.» La vérité est probablement que dans le récit légendaire gaulois auquel ce texte renvoie, il était question d'une apparition d'oiseaux, et que dans la croyance gauloise ces oiseaux étaient une manifestation du dieu Lugus.
[2] En irlandais moyen, smêr veut dire «feu.» Whitley Stokes, Sanas Chormaic, p. 149. De ce mot paraît dériver l'irlandais moyen smêroit «charbon.» On ne sait pas quelle est dans ces deux mots l'origine de l'e long.