[3] Mowat, dans le Bulletin des antiquaires de France, 1882, p. 310.
[4] Mowat, dans le Bulletin épigraphique de la Gaule, t. I, p. 117.
[5] Bréal, Mélanges de mythologie et de linguistique, p. 96 et suiv.
[6] Charles Robert, Epigraphie de la Moselle, p. 65 et suiv. Le nom propre d'homme Smertu-litanus, «large comme Smertus,» dans une inscription de Worms (Brambach, n° 901), est un témoignage du même culte, et le nom de femme galate Zmerto-mara, «grande comme Smertos,» atteste que les Gaulois avaient porté ce culte en Asie.
§ 6.
Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule.
Le serpent de l'autel du musée de Cluny,—ce serpent que va frapper d'un coup de massue le dieu celtique identifié à Mercure, ce serpent qui est une des personnifications du dieu méchant,—reparaît dans d'autres monuments dont il a été fait en ces derniers temps une étude approfondie[1]. Dans la plupart des monuments publiés jusqu'ici, ce serpent a une tête de bélier. Il est associé comme attribut à des divinités gauloises par des monuments trouvés à Autun, à Montluçon, à Epinal, à Vandœuvre (Indre), à La Guerche (Cher). Un des plus curieux de ces monuments est celui d'Autun. Le dieu est accroupi, tricéphale et cornu; deux serpents à tête de bélier lui font une sorte de ceinture.
Ses trois têtes nous rappellent la triade gauloise: Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus; la triade irlandaise: Bress, Balar et Téthra. Il porte des cornes. En Irlande, le père de Bress s'appelle Bûar-ainech, c'est-à-dire «à la figure de vache[2].» Quant aux serpents à tête de bélier, ce sont les monstres à têtes de chèvre, goborchind, de l'Irlande[3]. Sur l'autel de Vandœuvre (Indre), le dieu cornu, toujours accroupi, n'est pas tricéphale; mais il est accompagné de deux autres dieux debout qui complètent la triade; et les deux serpents, au lieu de lui servir de ceinture, sont placés aux deux extrémités du bas-relief.
Le dieu cornu, père de Bress, et par conséquent aussi de ses deux doublets Balar et Téthra, ne s'appelait pas, en Gaule, dieu «à figure de vache,» Bûar-ainech en irlandais: on le nommait Cernunnos[4]. Cernunnos, suivant nous, est le premier père, le dieu fondamental de la nuit et de la mort; ses cornes sont le croissant de la lune, reine de la nuit. Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus sont ses fils, ou, si l'on veut, ses doublets, pourrait-on dire en quelque sorte. Le nom de Cernunnos est gravé sur la troisième face de l'autel n° 3 du musée de Cluny; au-dessous on distingue nettement une figure humaine cornue. La partie inférieure du corps est fruste; mais vu la hauteur du monument, il est certain que ce dieu était accroupi, comme les deux autres dieux cornus dont nous avons parlé, celui d'Autun et celui de Vandœuvre (Indre). Aucun serpent ne l'accompagne; le sculpteur a fait du mythe deux tableaux: après avoir placé Cernunnos sur la troisième face de l'autel, il a représenté sur la quatrième face le meurtre du serpent.
Dans la doctrine celtique telle que nous la trouvons en Irlande, le dieu de la mort, tué par son petit-fils, vit toujours et règne, en changeant de nom; les Gallo-Romains ont préféré une autre forme du mythe. Dans le système qui a inspiré le bas-relief de Paris, le dieu du crépuscule n'a pas tué le dieu de la nuit, son père; il a tué seulement le serpent qui est le compagnon ordinaire de ce dieu redoutable. Du reste, bien qu'habituellement les Indo-Européens confondent la nuit avec l'orage, le serpent est le représentant de l'orage et de la foudre plutôt que de la nuit, et il n'y aurait pas lieu de s'étonner si cette distinction avait été encore saisie en Gaule au premier siècle de notre ère.