Aussi y a-t-il des exemples du dieu cornu sans l'emblème du serpent. Nous citerons les bas-reliefs de Beaune et de Reims. Le dieu de Reims tient une espèce de sac d'où s'échappent des glands ou des faînes que semblent attendre un bœuf et un cerf placés au-dessous. On se rappelle que les Irlandais païens, immolant leurs enfants à la grande idole Cromm cruach, la «courbe sanglante,» attendaient du lait et du blé en échange[5]. Cette idole n'était autre chose qu'une grossière image du dieu de la mort. Au prix d'innocentes victimes, ce dieu donnait, croyait-on, à ses cruels adorateurs la nourriture et la vie.

[1] Alexandre Bertrand, L'autel de Saintes et les triades gauloises, dans la Revue archéologique de juin, juillet et août 1880; Les divinités gauloises à attitude bouddhique, dans la Revue archéologique de juin 1882.

[2] Voir plus haut, [p. 203].

[3] Voir plus haut, [p. 95].

[4] Le Tarvos trigaranus du musée de Cluny est un doublet de Cernunnos. Il correspond au taureau du troupeau de Géryon dans la mythologie grecque: par un phénomène d'étymologie populaire, Géryon ou le crieur au triple corps a été changé en trois grues chez les Gaulois; du reste le thème celtique garano, «grue,» est presque identique étymologiquement au Géryon grec.

[5] Voir plus haut, [p. 108].


§ 7.
Le dualisme celtique et le dualisme iranien.

Ainsi, l'étude de la mythologie irlandaise nous fait connaître les points fondamentaux de la mythologie celtique continentale. La religion celtique était fondée sur la croyance en deux principes, le premier négatif et méchant, le second positif et bon, né pourtant du premier; ces deux principes sont opposés l'un à l'autre et en lutte l'un contre l'autre, comme Ormazd et Ahriman dans l'ancienne religion de l'Iran. On aurait tort cependant de croire que l'origine de ce dualisme soit iranienne, et de considérer les druides comme les élèves des mages. Le mot dêvos, en irlandais dîa, en breton doué, est chez les Celtes, comme dans la littérature védique, le nom des dieux bienfaisants, des dieux fils opposés au père mauvais; il n'est pas, comme dans la littérature iranienne, exclusivement réservé aux dieux ennemis. Quant au dieu père méchant, vaincu par son fils, il n'a pas ce caractère d'absolue perversité qui distingue l'Ahriman des Iraniens. Il reste un des principaux dieux, dê[v]i, c'est dans son empire que s'accomplit le prodige de la vie bienheureuse des morts; et le mélange singulier de cruauté et de paternité, qui le distingue constitue un des aspects les plus étranges comme les plus curieux de la religion celtique.