§ 8.
Le naturalisme celtique.

A ce dualisme, les Irlandais païens associent, par une contradiction frappante, et des croyances panthéistes attestées par une longue invocation qui semble un débris d'un vieux rituel, et des doctrines naturalistes qu'on retrouve également au début de la Théogonie d'Hésiode. Chez Hésiode, la terre et le ciel précèdent les dieux et leur ont donné le jour. En Irlande, la terre, la mer, les forces de la nature semblent un moment, dans le Livre des conquêtes, être considérées comme plus puissantes que les dieux contre qui elles sont invoquées; ce sont elles aussi qu'on prend à témoin dans les serments[1].

Quel rôle le panthéisme et le naturalisme ont-ils joué dans le monde celtique?

Le panthéisme est une doctrine philosophique qui n'a probablement jamais pu avoir qu'un-petit nombre d'adeptes; mais le culte de la nature sous les divers aspects qu'elle nous offre, le culte par exemple des montagnes, des forêts, des rivières, était plus à la portée des foules. Les inscriptions romaines de la Gaule nous ont conservé des dédicaces à ces divinités secondaires: ainsi au dieu Vosge, Vosegus[2], qui n'est autre chose que le groupe de montagnes de ce nom; à la déesse Ardenne, Arduinna, dont le nom est, dans une inscription, accompagné de deux arbres, et qui est une forêt bien connue[3]; à la déesse Seine, Sequana, dont le culte paraît s'être principalement célébré à la source de cette rivière[4]. Nous retrouvons la même idée dans le troisième poème liturgique d'Amairgen, où nous remarquons les trois invocations suivantes: «Montagne fertile, fertile! Bois vallonné! Rivière abondante, abondante en eau[5]!» Ce culte secondaire était donc commun à l'Irlande et à la Gaule. Il n'est point spécial à la race celtique, car on le trouve en Grèce et à Rome. Au même ordre d'idées se rattache le culte des villes, celui, par exemple, de la dea Bibracte chez les Eduens[6], celui de la forteresse de Tara en Irlande[7].

Mais toutes ces divinités ne tiennent qu'un rang inférieur dans la pensée des Celtes. Les grands dieux sont ceux dont les luttes sanglantes ont inspiré les récits légendaires qui constituent le cycle mythologique irlandais. C'étaient eux qui, avant tous autres, recevaient les hommages des fidèles; car d'eux, de leur faveur ou de leur haine dépendait, suivant une croyance universelle chez les Celtes des Iles Britanniques comme chez ceux du continent, la prospérité ou le malheur des individus, des familles et des peuples.

Tel est le résultat général auquel paraît conduire l'étude des textes classiques latins et grecs qui concernent la religion celtique, quand on combine cette étude avec l'emploi des moyens nouveaux d'information que nous possédons aujourd'hui. Je veux d'abord parler des inscriptions, toujours plus nombreuses, que, depuis quelques années surtout, le sol des contrées autrefois gauloises livre presque chaque jour aux investigations des épigraphistes; je rappellerai ensuite les monuments figurés, la plupart presque inconnus jusqu'ici, que le zèle de M. Alexandre Bertrand a réunis en quantité considérable et classés en si bon ordre dans les salles du musée de Saint-Germain. Enfin, j'insisterai sur les éditions de textes irlandais que nous devons aux labeurs si longs et si méritoires d'O'Curry et d'O'Donovan, à l'Académie d'Irlande et aux savants celtistes[8], au paléographe éminent[9], qui sont, au point de vue de nos travaux, sa principale gloire; à MM. Whitley Stokes et Windisch, auxquels d'injustes attaques n'ôteront pas l'honneur d'avoir, avec M. Hennessy, fait les premiers connaître sur le continent la littérature épique de l'Irlande.

[1] Voyez plus haut, p. [243–252].

[2] Brambach, Corpus inscriptionum rhenarum, n° 1784. Comparez les dédicaces à la déesse Abnoba qui est aussi une montagne, ibid., 1626, 1690; elle est appelée Diana Abnoba, n° 1654, et Deana Abnoba, n° 1683.

[3] Dans cette inscription, qui est le n° 589 de Brambach, on a écrit à tort Ardbinna; la bonne leçon, avec un u au lieu d'un b à la seconde syllabe, nous est conservée par une inscription de Rome, Corpus inscriptionum latinarum, tome VI, n° 46, et par une inscription d'origine incertaine publiée par de Wal, Mythologiæ septentrionalis monumenta latina, vol. I, n° xx. Comparez la dédicace sex arboribus, Orelli, 2108.

[4] De Wal, Mythologiæ septentrionalis monumenta latina, vol. I, n° cccxlii.