§ 2.
La doctrine celtique sur l'origine de l'homme.

Un fait curieux, qui résulte du texte de Nennius, est que dès le dixième siècle l'évhémérisme irlandais avait changé le caractère de la mythologie celtique. La doctrine celtique est que les hommes ont pour premier ancêtre le dieu de la mort[1], et ce dieu habite une région lointaine au delà de l'Océan; il a pour demeure ces «îles extrêmes,» d'où, suivant renseignement druidique, une partie des habitants de la Gaule était arrivée directement[2]. La notion de cette région mythique, où l'ancêtre des hommes règne sur les morts, appartient en commun à la mythologie grecque et à la mythologie celtique. Chez Hésiode, les héros qui ont péri dans la guerre de Thèbes et dans celle de Troie ont trouvé une seconde existence «aux extrémités de la terre, loin des immortels. Kronos règne sur eux. Ils vivent, l'esprit libre de souci, dans les îles des Tout-Puissants et des Bienheureux, près de l'Océan aux gouffres profonds[3]

Or, Kronos, sous le sceptre duquel ces guerriers défunts trouvent les joies d'une vie meilleure que la première, est l'ancêtre primitif auquel ces illustres héros et la race grecque toute entière font remonter leur origine. Kronos est père de Zeus, et Zeus, surnommé le père, «Zeus, maître de tous les dieux, amoureusement uni à Pandore, a engendré le belliqueux Graicos[4]» d'où la race grecque est descendue. Il y a donc une grande analogie, sur ce point, entre la mythologie grecque et la mythologie celtique.

Dans les croyances celtiques, les morts vont habiter au delà de l'Océan, au sud-ouest, là où le soleil se couche pendant la plus grande partie de l'année, une région merveilleuse dont les joies et les séductions surpassent de beaucoup celles de ce monde-ci. C'est de ce pays mystérieux que les hommes sont originaires. On l'appelle en irlandais tire beo, ou «terres des vivants,» tir n-aill, ou «l'autre terre,» mag mâr[5], ou «grande plaine,» et aussi mag meld[6], «plaine agréable.» A ce nom païen, auquel rien ne correspondait dans les croyances chrétiennes, l'évhémérisme des annalistes chrétiens de l'Irlande substitua le nom latin de la péninsule ibérique, Hispania. Dès le dixième siècle, où écrivait Nennius, ce nom, étranger à la langue géographique de l'Irlande primitive, avait pénétré dans la légende de Partholon; et c'était alors d'Espagne, et non du pays des morts, qu'on faisait arriver avec ses compagnons ce chef mythique des premiers habitants de l'île[7].

[1] «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant, idque a druidibus proditum dicunt.» César, De bello gallico, l. VI, ch. 18, § 1.

[2] «Alios quoque ab insulis extimis confluxisse.» Timagène chez Ammien Marcellin, l. XV, chap. 9, § 4; édit. Teubner-Gardthausen, t. I, p. 68.

[3] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 168–171.

[4]

«Πανδώρη, Διὶ πατρὶ, θεῶν σημάντορι πάντων,
μιχθδῖσ᾽ ἐν φιλότητι, τέκε Γραῖκον μενεχάρμην.»