Nous raconterons les deux batailles de Mag-Tured en nous conformant à la rédaction relativement récente qui nous en a été conservée. Le seul manuscrit où se trouve, à notre connaissance, le récit de la première bataille de Mag-Tured ne date que du quinzième ou du seizième siècle[1]. De la seconde bataille de Mag-Tured, nous n'avons aussi qu'un manuscrit, et il ne date que du quinzième siècle[2]. La rédaction primitive des deux morceaux est antérieure à leur transcription dans ces manuscrits. Mais de l'examen de ces deux pièces on doit conclure que la seconde est beaucoup plus ancienne que la première.

La première de ces compositions littéraires date d'une époque où déjà, en Irlande, des conceptions épiques nouvelles avaient sensiblement modifié le caractère primitif de la tradition celtique. Ainsi, nous avons déjà raconté que, lors de la première bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg demandèrent les conseils du fabuleux Fintan, doublet chrétien du celtique Tûan mac Cairill, et que des fils de Fintan auraient été tués dans la même bataille. Or, Fintan a été imaginé dans la seconde moitié du dixième siècle; sa présence dans le récit de la première bataille de Mag-Tured donne à ce récit un caractère évident de nouveauté relative.

Le morceau épique où l'on trouve racontée la seconde bataille de Mag-Tured a un caractère beaucoup plus ancien que la pièce relative à la première de ces batailles, qui est le doublet de la seconde. En outre, on trouve dans le Glossaire de Cormac, qui date de la fin du neuvième siècle ou du commencement du dixième, un fragment du récit de cette seconde bataille. Cependant l'ordre logique des faits nous oblige à commencer par la légende de la première bataille de Mag-Tured.

[1] Collège de la Trinité de Dublin, H. 2. 17, pages 90–99.

[2] Musée britannique, manuscrit Harleian 5280, folios 52–59.


§ 6.
Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured.

Tandis que Partholon, chef de la plus ancienne des populations mythiques irlandaises, venant d'Espagne, avait débarqué au sud-ouest de l'Irlande, les Tûatha Dê Danann pénétrèrent dans l'île par l'extrémité opposée, c'est-à-dire par le nord-est. C'était un lundi, premier jour de mai, fête de Beltiné[1]. Le 1er mai devait être le jour de l'arrivée des fils de Milé ou des Irlandais. Partholon avait débarqué en Irlande le 14 du même mois[2]. Un nuage magique rendit d'abord les Tuatha Dê Danann invisibles; et quand, ce nuage dissipé, les Fir-Bolg commencèrent à se préoccuper de la présence de ces conquérants inattendus, les Tûatha Dê Danann avaient déjà pénétré dans le nord-ouest du Connaught et avaient établi des fortifications autour de leur campement, à Mag-Rein.

D'où venaient-ils? Ils ont prétendu, raconte un auteur, qu'ils étaient arrivés en Irlande sur les ailes du vent. La vérité, ajoute l'écrivain évhémériste, est qu'ils étaient venus par mer et sur des vaisseaux, mais qu'ils avaient détruit leurs vaisseaux aussitôt après avoir débarqué. Nous avons déjà dit que la tradition la plus ancienne les faisait arriver sans vaisseaux et descendre du ciel[3].

Les Fir-Bolg, avant de prendre une décision, voulurent savoir ce que c'était que les nouveaux venus. Ils envoyèrent un de leurs guerriers les plus grands, les plus forts et les plus braves visiter le camp de Mag-Rein et voir qui l'avait construit. Ce guerrier s'appelait Sreng. Il se mit en route. Quand il approcha du but de son voyage, les sentinelles des Tûatha Dê Danann l'aperçurent et envoyèrent au-devant de lui un de leurs guerriers nommé Breas. Sreng et Breas s'approchèrent l'un de l'autre avec grande prudence. Quand ils furent à portée de la voix, ils s'arrêtèrent, et, abrités chacun derrière son bouclier, ils restèrent quelque temps à se regarder d'un air inquiet. Enfin, Breas rompit le silence. Il prit la parole dans sa langue maternelle, qui était l'irlandais, puisque, suivant la conception de la fable chrétienne irlandaise, toutes les populations primitives de l'Irlande sont issues du même père, qui est un descendant de Magog ou de Gomer, fils de Japhet. Sreng, le guerrier Fir-Bolg, fut ravi d'entendre parler irlandais le guerrier inconnu qui se présentait à lui. Les deux hommes s'approchèrent l'un de l'autre, commencèrent par se raconter leurs généalogies, puis ils examinèrent leurs armes. Sreng avait apporté avec lui deux lourdes lances sans pointe, Breas deux lances fort légères et en même temps fort aiguës. Ce détail est conforme aux données de l'ancienne littérature. Nous avons vu plus haut qu'à cette époque on ne connaissait plus en Irlande l'usage du javelot[4]. Sreng suivait la nouvelle coutume nationale; Breas, l'ancienne, rétablie depuis. Un des vieux poèmes insérés dans le Livre des conquêtes raconte qu'au temps d'Eochaid mac Eirc, le dernier roi des Fir-Bolg, les armes n'avaient pas de pointe en Irlande. Les Tûatha Dê Danann, continue-t-il, arrivèrent avec des lances, et ils tuèrent le roi[5].