Breas, l'envoyé des Tûatha Dê Danann, n'avait jamais vu de lances pesantes et arrondies du bout comme celles que portait Sreng, l'émissaire des Fir-Bolg; et Sreng apercevait pour la première fois des lances minces et pointues comme celles dont Breas était armé. Chacun d'eux contemplait avec la même admiration l'engin meurtrier dont l'autre était muni. Ils les échangèrent. Breas prit les deux lourdes lances sans pointe du guerrier fir-bolg pour les porter aux Tûatha Dê Danann, et leur apprendre de quelles armes les Fir-Bolg se servaient dans les combats. Sreng prit les deux lances légères et pointues de Breas pour les mettre sous les yeux des Fir-Bolg et leur faire-connaître les redoutables instruments de mort dont les Tûatha Dê Danann les menaçaient.

Avant de quitter Sreng, Breas lui déclara qu'il était chargé par les Tûatha Dê Danann de demander aux Fir-Bolg la moitié de l'Irlande, et que si les Fir-Bolg voulaient accepter cette proposition, les deux peuples seraient amis et se réuniraient pour repousser toute invasion nouvelle. Puis les deux guerriers s'en retournèrent chacun, Sreng à Tara, déjà capitale de l'Irlande sous la domination des Fir-Bolg, Breas dans le camp où les Tûatha Dê Danann s'étaient retranchés. Les Fir-Bolg ne se soucièrent pas d'accepter la proposition des Tûatha Dê Danann: ils pensèrent que s'ils cédaient la moitié de leur île à ces nouveaux venus, bientôt ceux-ci, encouragés par tant de faiblesse, voudraient s'emparer du tout. Ils réunirent donc une armée, et se mirent en marche pour aller attaquer les ennemis qui avaient envahi le sol de leur patrie. Pendant ce temps, les Tûatha Dê Danann examinaient les deux lances sans pointe que Breas avait reçues de Sreng et qu'il leur avait apportées comme un spécimen de l'armement des Fir-Bolg. Leur premier sentiment fut l'étonnement; le second, la terreur. Les lances sans pointe des Fir-Bolg leur paraissaient bien plus redoutables que les lances à fer aigu dont eux-mêmes étaient armés. Ils abandonnèrent leur campement et battirent en retraite vers le sud-ouest. Les Fir-Bolg les atteignirent dans la plaine de Mag-Tured.

La légende irlandaise ne connut d'abord qu'une seule plaine de Mag-Tured: dans cette plaine s'était livrée l'unique bataille de ce nom, où les Tûatha Dê Danann vainquirent à la fois les Fir-Bolg et les Fomôré. Quand, au onzième siècle, on distingua deux batailles, la première contre les Fir-Bolg, la seconde contre les Fomôré, on ne concevait encore qu'un seul champ de bataille: c'était dans le même endroit qu'à vingt-sept ans d'intervalle, les deux batailles s'élaient livrées. Plus tard on distingua deux champs de batailles différents; l'un au sud, dans le comté de Mayo, l'autre au nord, dans le comté de Sligo; le premier, appelé Mag-Tured Conga, où furent, dit-on, vaincus les Fir-Bolg; le second, appelé Mag-Tured na bFomorach, où furent vaincus les Fomôré. C'est dans les textes du dix-septième siècle que les anciennes données, déjà compliquées par une dualité chronologique qui d'une seule bataille en fait deux, séparées par vingt-sept ans d'intervalle, se compliquent plus encore par la création d'une dualité géographique: au lieu d'un champ de bataille, deux à plusieurs kilomètres de distance[6].

Nous avons laissé l'armée des Fir-Bolg et celle des Tûatha Dê Danann en présence dans la plaine de Mag-Tured. Les Fir-Bolg avaient à leur tête leur roi Eochaid mac Eirc; le célèbre Nûadu Argatlâm ou à la main d'argent, qui, alors, ne portait pas encore ce surnom, et qui avait ses deux mains naturelles de chair et d'os, commandait l'armée des Tûatha Dê Danann. Il fit de nouveau porter aux Fir-Bolg la proposition que Breas leur avait déjà transmise, et insista, par conséquent, pour que les Fir-Bolg lui cédassent la moitié de l'Irlande. Le roi Eochaid mac Eirc refusa.—«Quand voulez-vous livrer bataille?» demandèrent alors les envoyés de Nûadu.—«Il nous faut du temps,» répondirent les Fir-Bolg, «pour mettre nos lances en bon état, fourbir nos casques[7], aiguiser nos épées; puis, nous voulons avoir des lances comme les vôtres, et vous aussi vous voudrez vous armer de lances semblables à celles dont nous nous servons.» Et il fut décidé, d'un commun accord, que cent cinq jours seraient consacrés aux préparatifs du combat.

[1] Keating, Histoire d'Irlande, édit. de 1811, p. 204.

[2] Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, p. 4, 14; cf. Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8.

[3] Voyez plus haut, [p. 142].

[4] Chap. VI, § 6, p. 136.

[5] Livre de Leinster p. 8, col. 1, lignes 33–38. Suivant O'Curry On the manners, t. II, p. 237, ce poème est de Tanaidhé O'Maelchonairé, mort en 1136. La leçon donnée par O'Curry n'est pas celle du Livre de Leinster; il l'emprunte probablement au Livre de Ballymote ou au Livre de Lecan, qui nous donnent la même pièce (Livre de Ballymote, f° 16 verso, col. 2, ligne 49 et suivantes; Livre de Lecan, f° 278 recto, col. 1.

[6] Keating, Histoire d'Irlande, édition de 1811, pages 204, 206; Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, pages 16, 18. Voir, sur ce point, les savantes observations de M. W. M. Hennessy, dans sa préface des Annales de Loch-Cê, t. I, p. xxxvi-xxxix.