[Note 4: Voyez Raynal.]

D'immenses prairies étaient couvertes de troupeaux nombreux; on y compta jusqu'à soixante mille bêtes à cornes. La plupart des familles avaient plusieurs chevaux, quoique le labourage se fit avec des boeufs. Les habitations, presque toutes construites de bois, étaient fort commodes et meublées avec la propreté que l'on trouve parfois chez les laboureurs d'Europe les plus aisés. On y élevait une grande quantité de volailles de toutes les espèces. Elles servaient à varier la nourriture des colons, qui était généralement saine et abondante. Le cidre et la bière formaient leur boisson; ils y ajoutaient quelquefois de l'eau-de-vie de sucre.

»C'était leur lin, leur chanvre, la toison de leurs brebis qui servaient à leur habillement ordinaire. Ils en fabriquaient des toiles communes, des draps grossiers. Si quelqu'un d'entre eux avait un peu de penchant pour le luxe, il le tirait d'Annapolis ou de Louisbourg[5]. Ces deux villes recevaient en retour du blé, des bestiaux, des pelleteries.

[Note 5: La première, alors la capitale de la Nouvelle-Écosse ou
Acadie, était bâtie sur la baie Française, aujourd'hui baie de Fundy;
la seconde, à cette époque, port très-commerçant de l'île Royale ou cap
Breton, était surnommée le Dunkerque et l'Amérique.]

»Les Français neutres[6] n'avaient pas autre chose à donner à leurs voisins. Les échanges qu'ils faisaient entre eux étaient encore moins considérables, parce que chaque famille avait l'habitude et la facilité de pourvoir seule à tous ses besoins. Aussi ne connaissaient-ils pas l'usage du papier-monnaie. Le peu d'argent qui s'était comme glissé dans cette colonie, n'y donnait point l'activité qui en fait le véritable prix.

[Note 6: Les Acadiens ne pouvant prendre part aux luttes entre la France et l'Angleterre, furent ainsi qualifiés.]

»Leurs moeurs étaient extrêmement simples. Il n'y eut jamais de cause civile ou criminelle assez importante pour être portée à la cour de justice, établie à Annapolis. Les petits différends qui pouvaient s'élever de loin en loin entre les colons, étaient toujours terminées à l'amiable par les censeurs. C'étaient les pasteurs religieux qui dressaient tous les actes, qui recevaient tous leurs testaments. Pour ces fonctions profanes, pour celles de l'Église, on leur donnait volontairement la vingt-septième partie des récoltes. Elles étaient assez abondantes pour laisser plus de faculté que d'exercice à la générosité. On ne connaissait pas la misère, et la bienfaisance prévenait la mendicité. Les malheurs étaient, pour ainsi dire, réparés avant d'être sentis. Les secours étaient offerts sans ostentation d'une part; ils étaient acceptés sans humiliation de l'autre. C'était une société de frères également prêts à donner ou à recevoir ce qu'ils croyaient commun à tous les hommes.

»Cette précieuse harmonie s'étendait jusqu'à ces liaisons de galanterie qui troublent si souvent la paix des familles…»

—Oh! je vous arrête-là, docteur, je vous arrête-là, s'écria madame Stevenson en riant aux éclats. De la morale sur vos lèvres, mon cher docteur!

Et ses regards malicieux se portèrent vers Kate, qui tendait l'oreille sans rien comprendre, puisque le major Vif-Argent s'exprimait en français.