—Il suffit, madame, il suffit, dit-il gaîment, vous savez le proverbe: Facite quod jubeo, sed…
—Docteur! docteur! et votre promesse! fit Harriet en le menaçant du doigt.
—C'est juste, reprit-il. Je poursuis mon récit:
«Au commencement du siècle dernier, ces excellentes gens, si dignes du repos dont ils jouissaient, formaient une population de quinze à vingt mille âmes. Mais, hélas! la guerre éclata entre l'Angleterre et la France, et leur pays devint le théâtre de cette lutte affreuse. En 1774, il n'en restait plus que sept mille environ; le reste avait émigré. Maîtresse de leur territoire, la Grande-Bretagne voulut leur imposer le serment d'allégeance. Ils s'y refusèrent. On les persécuta. Le moindre agent du cabinet de Saint-James prétendait faire subir sa tyrannie aux Acadiens, «Si vous ne fournissez pas de bois à mes troupes, disait un capitaine Murray, je démolirai vos maisons pour en faire du feu.»—«Si vous ne voulez pas prêter le serment de fidélité, ajoutait le gouverneur Hopson, je vais faire pointer mes canons sur vos villages.»
»Les Acadiens n'étaient pas des sujets britanniques, puisqu'ils n'avaient point prêté le serment de fidélité, et ils ne pouvaient être conséquemment regardés comme des rebelles; ils ne devaient pas être non plus considérés comme des prisonniers de guerre, ni renvoyés en France, puisque depuis près d'un demi-siècle on leur laissait leurs possessions, à la simple condition de demeurer neutres, et qu'ils n'avaient jamais enfreint cette neutralité.
»Mais beaucoup d'intrigants et d'aventuriers jalousaient leurs richesses, enviaient leur félicité. Quels beaux héritages! et par conséquent quel appas! La cupidité et l'envie s'allièrent pour compléter leur ruine. On décida de les expulser et de les disséminer dans les colonies anglaises, après les avoir dépouillés.
»Pour exécuter ce monstrueux projet, cette perfidie, comme seule l'Angleterre en sait imaginer et perpétrer, on ordonna aux Acadiens de s'assembler en certains endroits, sous des peines très-rigoureuses, afin d'entendre la lecture d'une décision royale. Quatre cent dix-huit chefs de familles, se fiant à la foi britannique, se réunirent ainsi, le 5 septembre 1755, dans l'église du Grand-Pré. Un émissaire de l'Angleterre, le colonel Winslow, s'y rendit en grande pompe, et leur déclara qu'il avait ordre de les informer: «Que leurs terres et leurs bestiaux de toute sorte étaient confisqués au profit de la Couronne avec tous leurs autres effets, excepté leur argent et leur linge, et qu'ils allaient être eux-mêmes déportés de la province[7].»
[Note 7: Garneau, Histoire du Canada.]
»En même temps une bande de soldats, de misérables se rua sur ces infortunés et en égorgea un grand nombre. Les femmes, les enfants ne furent pas plus épargnés; et ce fut le signal de boucheries, de violences sans nom, qui durèrent plusieurs jours. Tout fut mis à feu et à sang. La florissante colonie ne présenta bientôt plus qu'un monceau de décombres fumants. La plupart de ceux qui échappèrent au carnage furent plongés dans des navires infects et dispersés sur la côte américaine depuis Boston jusqu'à la Caroline.
»Pendant de longs jours, après leur départ, on vit leurs bestiaux s'attrouper autour des mines de leurs habitations, et les chiens passer les nuits à pleurer par de lugubres hurlements l'absence de leurs maîtres[8].»