Les chimans sont si légers que deux hommes suffisent à porter les plus spacieux; mais leur fragilité est extrême aussi. Le moindre frottement contre un caillou ou le sable en déchire le fond. A tout instant on est obligé de débarquer pour réparer les avaries avec de la gomme. Il va sans dire qu'on ne peut s'en servir que dans les eaux calmes, par des brises régulières, car ils ne sauraient braver la tempête.

Les Indiens les manoeuvrent avec une seule pagaie à pelle unique, ou avec une perche quand il s'agit de piquer le fond, c'est-à-dire de refouler un courant. D'ordinaire, ils se tiennent accroupis ou à genoux à l'avant ou à l'arrière du canot, dont le milieu est occupé par des approvisionnements, les armes et les engins de pêche.

Monté, sur son chiman, le sauvage, méridional est loin d'égaler en célérité l'Esquimau du nord incorporé à son kaiak. Mais il a l'avantage d'y pouvoir embarquer sa famille ou ses amis, de voiturer ce dont il a besoin, tandis que l'autre doit aller seul, avec un très-petit nombre d'instruments de pêche ou de chasse, et exposé, même s'il voyage en compagnie d'autres kaiaks, à périr misérablement, dans le cas où il chavirerait, car personne ne lui porterait secours, chacun n'ayant place que pour soi en son embarcation.

Quoiqu'il ne fût que depuis quelques jours avec les

Boethics, Dubreuil était déjà au fait de leur manière de naviguer.

Assis sur un paquet de fourrures, au fond du canot, il continua le relèvement de la côte septentrionale de la rivière, nommée par les Indiens Rouges Kitchi-Nebi-Ponsekin, c'est-à-dire rivière des Grandes-Cascades, nom qui lui a été conservé, sur les cartes labradoriennes modernes [27].

[Note 27: Située par 42° de lat. et 55° de long.]

Depuis son arrivée sur ces terres inconnues, le capitaine Dubreuil n'avait cessé de prendre des notes et de dresser les plans topographiques, aussi fidèles que possible, des lieux qu'il parcourait. Tracés d'abord avec un morceau de bois ou d'os pointu, puis avec des plumes d'oiseaux aquatiques, ses manuscrits ne le quittaient jamais. Il les avait roulés dans une poche imperméable faite avec une vessie de phoque. Des peaux de renne ou d'élan composaient, nous l'avons dit, son parchemin.

En travaillant, le temps passa vite. Le soir, ses canotiers voulurent atterrir pour camper. Mais ce n'était pas l'affaire de Dubreuil. Il brûlait d'être arrivé, de savourer la surprise et la joie de Toutou-Mak en le reconnaissant, il brûlait de la presser sur son coeur, de l'inonder de baisers!

Les Boethics, que n'animait pas sa fièvre d'amour, se sentaient peu disposés à l'écouter, mais il les menaça de la colère de Kouckedaoui, et ils consentirent à poursuivre leur route, après une heure de repos.