Dubreuil s'étendit, enveloppé de chaudes pelleteries, à l'arrière du chiman, et, mollement bercé par le beau fleuve, il eut une nuit délicieuse que se plurent à embellir les rêves les plus enchanteurs. De grand matin, le jeune homme fut éveillé par des sourds mugissements.

Il se leva, l'aurore empourprant le ciel semblait sortir des ondes de la Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont elle rougissait encore le diaphane et liquide miroir.

—Nous approchons des Grandes-Cascades, fit un des Indiens, qui parlait quelque peu l'esquimau.

—C'est là que les femmes des Boethics ont planté leurs tentes, n'est-ce pas? interrogea Dubreuil, en dirigeant avidement ses regards à l'est.

—Oui, mon frère, c'est là que nous les avons laissées, en partant pour combattre les Yak, répondit-il d'un ton méprisant, car il croyait Dubreuil Uskimé d'origine.

—Pourquoi les avez-vous laissées là?

—Imagines-tu que nous menions les femmes à la guerre? répartit-il avec dédain. Le saumon fraie maintenant aux pieds des Cascades. Nous y avons conduit nos squaws pour le prendre, tandis que nous les protégions en nous jetant en avant. Regarde! on aperçoit leurs wigwams à la pointe de l'île.

Dubreuil leva la tête et découvrit effectivement, à un mille du canot, une île verdoyante, émergeant du sein du fleuve, et dont les bords étaient pittoresquement dentelés de tentes coniques, sur lesquelles s'ébattaient les premiers rayons du soleil naissant.

Le tableau, à cette heure matinale, thésaurisait des charmes tels que peu d'âmes tendres y eussent pu résister. La nature l'avait diapré de ses plus riches couleurs. L'émeraude, l'or, l'azur, le rubis, l'argent rivalisaient de lustre et d'éclat pour en orner tous les plans. Cependant, le capitaine Dubreuil était insensible à ces poétiques séductions, lui si amoureux des belles choses! Mais alors son amour pour Toutou-Mak l'emportait sur tous les autres. En son esprit, en son coeur, en ses sens, il n'y avait, à ce moment, place que pour elle. Toutes les forces, toute la vie, pourrais-je dire, du jeune homme s'étaient accumulées dans ses yeux: ils franchissaient l'espace, perçaient, déchiraient les rideaux de verdure, cherchaient avidement la jeune Indienne ou, à son défaut, la tente qu'elle devait habiter. Ah! que le canot marchait donc avec lenteur! Que ces bateliers étaient mous et maladroits! Que Dubreuil eût volontiers donné tant de jours de son existence afin de rapprocher d'autant de minutes le terme de son voyage! Mais il fallait faire un long circuit, pour éviter un courant d'une violence inouïe battant la pointe de l'île et se précipitant furieusement ensuite sur des cataractes qui, du canal méridional, lançaient au ciel des tourbillons de poussière diamantée.

A la fin, l'embarcation aborda sur une batture, dans le chenal du nord. Une centaine des femmes étaient accourues à son arrivée; mais Toutou-Mak n'était point parmi elles. Mille craintes assaillirent le cerveau du capitaine. L'aspect de ces femmes, demi-nues, qui poussèrent des cris d'horreur à son aspect, n'était pas propre à le rassurer. Il débarqua, et les femmes s'enfuirent. Ses compagnons le plaisantaient à l'envoi de l'effroi qu'il inspirait. Toutefois, ils, rappelèrent les squaws, causèrent avec elles, et, une à une, en tremblant, elles osèrent revenir près de l'étranger.