—Du diable! si je sens d'autre parfum que celui des algues et des varechs qui tapissent ces bords, pensait Dubreuil.
—Eh bien, reprit Kouckedaoui, cette odeur c'est celle du sema. J'en ai distingué la fumée, il n'y a qu'un moment. Quoiqu'un fume dans cette île, à notre-droite. Ce ne peut être un ami, car il se cache, c'est donc un ennemi.
Comme il achevait cette réflexion avec l'inflexible logique particulière aux races nomades, une grêle de flèches assaillit la flotte à bâbord. En même temps, une escadrille de kaiaks et de konés débouquait des îles situées à tribord.
Aussitôt, par une manoeuvre adroite et très-prompte, les canots des femmes boethiques vinrent s'embosser au milieu de ceux des hommes, qui abattirent leurs voiles et présentèrent un double front de bataille. Ces mouvements furent exécutés au milieu de cris affreux, mais sans confusion et avec un ordre qui prouvait que les Indiens-Rouges en avaient la grande habitude. On eût dit que l'archipel avait été soudainement envahi par une légion échappée de l'enfer.
—Les flèches enflammées! aux flèches enflammées! ordonna Kouckedaoui à ses gens, qui avaient déjà vaillamment riposté.
Et, pour payer d'exemple, le chef choisit dans le faisceau de ses armes un trait garni près de la pointe d'une touffe de mousse imbibée d'huile, puis il battit du briquet avec deux pyrites de fer, alluma cette mèche et décocha le trait contre un koné à dix pas de lui. Couverte de peaux grasses, l'embarcation prit feu avant même que ceux qui la montaient eussent eu le temps d'éteindre la flèche. Les vociférations redoublèrent. Aux naissantes ombres du crépuscule, la mer ressembla bientôt à une vaste fournaise, les Indiens-Rouges ayant porté l'incendie dans l'armée navale de leurs ennemis, et jusque dans l'île d'où était partie l'attaque.
Le grésillement des matières oléagineuses, le craquement des pins auxquels la flamme s'élançait en girandoles immenses; les torrents de fumée montant par épais tourbillons vers le ciel, ces étranges silhouettes, si fortement accusées, d'un côté d'hommes nus, de l'autre d'hommes emprisonnés dans des peaux velues qui leur donnaient l'aspect d'animaux d'une espèce singulière; ces bateaux plus étranges encore, cette animation, ces clameurs, les gémissements des blessés, le râle des mourants, et, comme encadrement, cette nature sauvage, illuminée par les fulgurantes clartés de la conflagration, ressemblaient bien plutôt à une scène surnaturelle qu'humaine, bien plutôt au cauchemar d'un halluciné du moyen-âge qu'à une terrestre réalité.
Le canot de Kouckedaoui était au premier rang; le chef, Triuniak et Dubreuil ne cessaient de lancer des dards et des javelines aux Esquimaux. Telle était leur ardeur, qu'ils ne firent pas attention à un petit kaiak qui paraissait chaviré et naturellement poussé vers eux par le reflux. Il vint ainsi tourner leur proue et, tout d'un coup, se redressa, comme mu par un ressort.
Surgissant des flots, ainsi qu'un monstre marin, un hideux Uskimé, faisant corps avec l'esquif, parut armé d'un trait dont il frappa Kouckedaoui.
—Ah! le traître m'a tué! dit le chef en s'affaissant.