—Point, dit-il avec un sourire, mais ils sont cachés, bien cachés.
La fille de Kouckedaoui refoula un cri de surprise et de joie près d'éclater sur ses lèvres. Elle se pencha amoureusement vers Dubreuil, lui jeta un bras autour du cou, et, sa joue appuyée sur la joue brûlante du jeune homme:
—Mon bien-aimé les a donc serrés sur le vaisseau? dit-elle d'un ton négligent.
—Du tout: oh! je n'étais pas si sot, je connais les Anglais, répondit Dubreuil, se laissant aller aux charmes de l'expansion; d'ailleurs, j'avais reçu une leçon. Tu te souviens de notre départ de Baccaléos, mon adorée, tu te souviens de cette cruelle maladie que je fis, à la suite de la grande chasse, d'où je revins avec une fièvre qui me retint dix lunes au lit.
—Oh! oui, je m'en souviens, et me souviens aussi que, te trouvant faible encore, après l'hiver, je voulus, malgré toi, t'accompagner à la pêche ordonnée par le bouhinne, à la saison des oiseaux de neige[56], afin, disait-il, de célébrer notre mariage par un grand banquet. Nous partîmes, emportant nos chimans à la côte. Il y avait beaucoup de phoques et de morses. Tu les poursuivais sur les glaçons, trop loin du rivage. Je te priais de ne pas nous écarter autant. Mais tes oreilles étaient alors closes à ma voix. Et un jour, un coup de vent nous entraîna vers la haute mer. Nous étions seuls dans notre canot. Je n'avais pas peur de la mort, puisqu'elle m'aurait frappée avec toi…
[Note 56: Le mois de mars.]
—Ah! je t'aime! s'écria Dubreuil, lui fermant la bouche sous un baiser.
Toutou-Mak reprit après un doux moment de silence:
—La tempête nous chassait toujours à l'est, quand le soir nous aperçûmes ce que tu nommes un vaisseau, courant sur nous. Tu appréhendais que ce fût un ennemi.
—Non, non, ce n'était pas un ennemi, mais un bateau flamand, qui pêchait la morue dans ces parages. Il nous reçut bienveillamment à son bord. Mais je commis la faute de parler au capitaine de mes découvertes, de mes cartes. Il voulut voir celles-ci; j'eus l'imprudence de les lui montrer; dès lors, il en désira la possession, me tourmenta pour l'obtenir, et peut-être aurait-il usé de violence envers moi, si nous n'avions été capturés par le navire anglais. Cette leçon, comme je te le disais tout à l'heure, m'avait mis sur mes gardes. On me jeta dans la cale avec les Flamands. Le capitaine anglais me questionna à son tour. Je simulai la démence. Il me laissa tranquille. Mais, prévoyant ce qui arriva, au moment de débarquer dans cette ville, vers le soir, je profitai de la confusion et de la foule pour m'évader du navire, courus cacher mes parchemins dans un rocher sur le bord du fleuve, et revins me mêler aux captifs.