[Note 58: Histoire des découvertes, etc., par J.-B. FORSTER.]

Quand on fut hors du canal de Bristol, Sébastien Cabot, qui commandait la flottille, ouvrit lui-même la cabine où était emprisonnée Toutou-Mak. Il se jeta à ses pieds, la supplia d'excuser la conduite de son père et de prêter l'oreille aux accents de l'amour qu'elle lui avait inspiré. Sébastien aimait pour la première fois, il aimait avec la violence d'un homme chez qui ce sentiment est nouveau vierge à un âge où chez les autres il est souvent épuisé. Il aimait furieusement, comme aiment ceux qu'une passion étrangère, soudaine, a détournés de leur concentration habituelle. Il fut ardent, pressant, sublime d'éloquence. Le feu étincelait dans ses yeux, tombait comme une lave brûlante de ses lèvres, jaillissait en effluves de ses gestes. Toutou-Mak se montra plus froide que les glaces du Succanunga. Un silence absolu, d'un dédain suprême, fut sa réponse unique. Sébastien sortit désespéré et plus amoureux que jamais. Maintes fois il revint à la charge, sans plus de succès. Une nuit, emporté par la flamme qui le dévorait, il se lève, fou de passion; il entre dans la cabine de la jeune femme. Tout est noir comme le crime qu'il projette. On n'entend que le ruissellement des vagues aux flancs du navire. Sébastien, les jambes flageolantes, la sueur au front, s'approche du hamac où repose l'Indienne, il y porte la main.

Toutou-Mak bondit, saute à terre, et d'une voix vibrante:

—Écoute, dit-elle; je tiens un couteau; si tu me touches, si tu fais un mouvement vers moi, je me tue.

Au fond, Sébastien n'était point pervers. Le délire avait pu un instant triompher de sa raison, de ses bons sentiments. Son dessein lui fit horreur; il s'enfuit sur le pont, en maudissant la destinée qui avait jeté cette créature sur ses pas. Dès lors, il chercha à vaincre sa funeste passion, et cessa de tourmenter la malheureuse jeune femme. Mais ses efforts même n'eurent pour effet que d'attiser la fièvre dont il était consumé. Le succès de son voyage avait cessé d'être le but unique de sa vie. Morne, triste, il laissait plus aux vents qu'à son habileté le soin de diriger la flotte; ses matelots commençaient à murmurer; il ne les entendait même pas, quand un matin, alors qu'il se promenait rêveur sur le tillac, la vigie cria:

—Terre!

Ce mot magique tira Sébastien de sa torpeur, et amena sur le pont tous les marins, proférant des cris d'allégresse.

Bona Vista,[59] murmura en italien le capitaine, en découvrant un promontoire rocheux qui s'avançait dans la mer.

[Note 59: Ici je me suis conformé à la version la plus accréditée, quoique contraire à l'opinion de Warden.]

Il aurait voulu aborder. Mais la brise l'emportait au sud-est. Il rangea, à huit ou dix milles du rivage, une Côte, qui paraissait peu fertile et profondément indentée.