L'illusion avait fui! Adieu, gracieuses images, papillons folâtres! adieu, beau lac, frais ombrages, vives libellules, abeille bourdonnante, rossignol aux magiques vocalisations! adieu, ciel d'azur!
Pauvre Angèle, quelle tempête soudaine vous a donc jetée sur le roc de la réalité!
Douteriez-vous aussi, vous!
Mais non, c'est impossible! belle, humaine, charitable, pétrie par les grâces; élevée par de pieuses gens dont vous partagez toute la foi; riche de jeunesse, d'espérance, vous êtes inaccessible au scepticisme!
Et cependant, cependant, votre pied s'est posé sur un serpant caché sous l'herbe embaumée; cependant, voilà que l'odieux reptile a roulé autour de votre corps tiède et satiné, son corps froid et visqueux, voici qu'il dresse sa tête hideuse et cherche l'endroit le plus sensible de votre coeur pour y instiller, dans une morsure, son mortel venin.
Pauvre, pauvre Angèle!
IV
Il y a dans les sociétés un tyran, plus despotique que la loi, un maître plus fort que la raison, un bourreau plus impitoyable que l'exécuteur des hautes oeuvres.
Ce bourreau, ce maître, ce tyran, c'est le préjugé. Le préjugé est la pierre d'achoppement du progrès: le Gibraltar de l'idiotisme, le terre à terre de la civilisation.
On déracine les abus, on supprime d'un coup les mauvais règlements, en une heure on brise les gouvernements, en un jour on concasse les trônes, comme un verre de cristal; mais pour détruire le préjugé, l'arme des siècles est à peine suffisante.