»Nulle merveille qu'ils soient vigoureux et hardis et qu'ils soient toujours bien accueillis dans la marine militaire ou marchande; nulle merveille, non plus, que la mort fauche sans cesse dans leurs rangs avant qu'ils ait atteint la vieillesse.

»Les bâtiment? qui vont aux Grands-Bancs ne sont guère abrités; mais le voyage est plus long, et beaucoup de matelots le préfèrent à cause de la certitude de plus gros profits.

»En juin, ces bâtiments s'assemblent dans le port. On les peint, on les nettoie, on fait leur toilette avant de les expédier à la Baie. Tout le monde prend joyeusement part au travail car le changement des Bancs à la Baie ressemble à l'heure de la récréation, après la réclusion dans une salle d'école.

»Toutes les goélettes sont peintes à peu près de la même manière, en noir avec une bande blanche, et les mâts enrubannés ou bariolés de jaune.

»Ils sont aussi gréés de même, portant généralement un grand mât,—mais pas de hunier de misaine,—focs et focs volants, grande voile et voile de misaine, avec toile de beaupré pour les brises légères. On les construit de manière à ce qu'ils unissent la solidité à la capacité; et celui qui peut gagner un mille sur sept, en naviguant au vent, est généralement considéré comme un bon voilier. Aux yeux d'un homme de terre, tous les navires d'une flotte paraissent semblables vus à une courte distance; mais l'expérience et la pratique ont appris aux pêcheurs à établir, dans le gréement et la coque, cent points de différence qui échappent aux pékins, comme disent les soldats français.

»De fait, j'ai souvent, à l'aide d'une longue-vue, aperçu à l'horizon la pointe d'un grand mât et peut-être une voile de perroquet, alors que tous les gens de l'équipage pouvaient dire où se dirigeait ce navire, quelle était sa forme et même son nom.

»Les vaisseaux coûtent de quinze à vingt-cinq mille francs la pièce. Le patron est généralement intéressé pour un quart, dont les dividendes, avec son tant pour cent (de 3 à 5 %), sur la part de la prise appartenant au navire, forment la seule différence entre sa portion et celle de l'équipage; et il arrive quelquefois qu'il y a à bord des pêcheurs qui gagnent plus sur un voyage que le patron lui-même, quoique de tels exemples soient rares.

»Le travail du patron est de moitié plus pénible que celui de l'équipage, car il lui faut être debout toute la nuit, quand il y a des indices d'une augmentation ou d'un changement de vent. De plus, il doit jeter l'appât pour tenir le poisson près du navire, rester au gouvernail tandis que le navire file à travers les bancs de maquereaux et en entrant au port comme en en sortant.

»Par dessus tout cela, il a mission de veiller à ce que rien ne se détériore dans le gréement ou la coque du vaisseau. En un mot, sa vie est en proie à une anxiété continuelle et n'obtient qu'une récompense minime pour tant de peines.

»L'équipage n'a aucun souci: Chaque homme monte la garde à son tour et fait son quart au gouvernail. En dehors de ces occupations, il n'a qu'à manger, boire et dormir, sauf quand le poisson mord ou qu'il faut l'appâter. Les goélettes portent trois fois le nombre de bras suffisants pour manoeuvrer des embarcations de cette classe. Aussi le travail à bord n'est-il qu'un jeu; et l'on peut mettre à l'oeuvre ou déployer toutes les voiles avec autant de promptitude que sur un navire de guerre.