TROISIÈME PARTIE

ANGÈLE ET ALPHONSE

I

Alphonse Maigret naquit à Québec, dans une honnête famille d'artisans. De bonne heure il manifesta un goût prononcé pour l'étude et une rectitude d'esprit qui faisait l'admiration de ceux qui le connaissaient. Alphonse avait à peine atteint sa sixième année, quand il trouva par hasard, un portefeuille contenant des valeurs en effets de banque, pour une somme considérable. Le nom du propriétaire était gravé sur la couverture. Sans rentrer à la maison paternelle et sans consulter personne, le jeune enfant se rendit au domicile de celui qui avait perdu le précieux objet, et le lui remit entre les mains. C'était M. Huot, un des principaux, notaires de la ville.

—Cher petit, dit-il à Alphonse en l'embrassant, tu me sauves la vie. Ce portefeuille renferme des papiers de la plus haute importance; je le dois une reconnaissance éternelle; demande-moi ce que tu voudras et tu l'obtiendras.

—Merci, monsieur, répondit-il simplement; j'ai fait mon devoir, je ne mérite rien.

Surpris de cette réplique, qui annonçait à la fois une intelligence précoce et une probité rare, le notaire questionna l'enfant sur ses parents, et le congédia après une heure de conversation en lui promettant de s'occuper de son sort.

II

M. Huot était un homme bon et vertueux, il aimait à obliger ses semblables; aussi tint-il parole. S'étant assuré que le père d'Alphonse jouissait de l'estime publique, il prit ce dernier à sa charge et l'envoya au collège. L'adolescent réalisa toutes les espérances qu'avait fait concevoir l'enfant. Ses progrès furent rapides, et chaque année il enleva une moisson de lauriers. Mais à l'inverse de la plupart des écoliers que les succès bouffissent d'un sot orgueil, Alphonse ne se laissa point enivrer par les louanges dont chacun se plaisait à l'accabler. La solidité de son jugement, la droiture de son imagination ne se démentirent jamais. Pour ses condisciples, il fut toujours un compagnon aimable, serviable, généreux; pour ses maîtres, il fut un élève laborieux, perspicace doux et docile; pour son protecteur, il fut un garçon plein de nobles qualités, et pour ses parents un fils excellent d'une humeur égale et d'une exquise délicatesse de caractère.

Grâce à ses dispositions naturelles, Alphonse s'était donc concilié l'amour de tout le monde lorsque le notaire vint à décéder.