A cette époque le jeune homme avait dix-huit ans. Il travaillait à se faire recevoir avocat. La mort soudaine de celui qui l'avait poussé dans la carrière de la science, l'affecta douloureusement; cette mort lui arrachait un guide sûr et un ami éclairé; cependant, quoique sans ressources pécuniaires, il poursuivit vaillamment ses études. Afin de subvenir à ses besoins, il fit des traductions pour les marchands, copia des dossiers pour les jurisconsultes et, donna des leçons de français et d'anglais, car il possédait également ces deux langues. Mais un nouveau malheur ne tarda pas à l'assaillir. Son père, charpentier de profession, se tua en tombant d'un échafaud. Alphonse restait seul pour soutenir une vieille mère infirme et plusieurs frères et soeurs en bas âge.
III
Aussitôt, la vocation du digne jeune homme fut changée. Il fallait du pain à sa famille: il résolut de lui en donner, dût cette détermination briser à jamais le magnifique avenir auquel lui donnaient droit de prétendre ses talents et ses brillantes qualités. Dans son enfance, aux heures de récréation, il avait appris en jouant, à manier la cognée et la bésaiguë; il n'hésita point à se consacrer à un métier qui procurerait la subsistance à sa pauvre mère. Un ancien ami de M. Maigret lui enseigna le tour du métier, et, au bout d'un mois d'apprentissage, Alphonse, employé, sur le port de Québec, à la construction des navires, gagnait six schelings par jour. Le premier et le dernier à l'ouvrage, notre charpentier trouvait encore, pendant la nuit, le temps d'approfondir Ferrière, Cujas, Pothier, etc., et de s'initier à l'art de la mécanique.
IV
Souvent, Alphonse Maigret avait gémi sur la révoltante inégalité des classes. La vue de la richesse crevant d'apoplexie à côté de la misère s'étiolant dans le marasme et la phthisie, navrait son coeur d'une indicible tristesse. Il était trop grand pour envelopper l'humanité dans une orgueilleuse malédiction, mais trop courageux aussi pour ne pas chercher un remède aux maux dont l'aspect affligeait son âme. La politique coloniale anglaise, cauteleuse et oppressive alors, lui parut détestable; tous les efforts d'Alphonse tendirent à combattre son influence. Mais à mesure qu'il avança dans ses recherches sur le droit naturel des gens et sur les rapports des membres d'une communauté entre eux, Alphonse comprit l'immense action des formes gouvernementales et se créa un système organisateur que n'auraient pas désapprouvé les réformateurs modernes. Ce système peut être résumé par quelques aphorismes:
La terre est le principe de toutes choses; tous les hommes doivent avoir part à ses bienfaits; donc la terre ne doit point être le partage exclusif de quelques-uns, donc la terre doit être affranchie, donc, enfin, la tenure seigneuriale doit être abolie[4].
[Note 4: Le système féodal n'a été aboli au Canada qu'en 1855.]
Tous les hommes sont égaux devant la nature, donc ils doivent être égaux devant la loi. Le peuple est souverain; il dispose de tout, parce qu'il peut tout; donc il a le droit de nommer et de révoquer ses législateurs, donc la Noblesse héréditaire doit être supprimée.
Toutes les fractions d'un état social quelconque doivent travailler à équilibrer l'entier, et tous les états sociaux à équilibrer l'humanité; donc chacun de nous doit travailler, dans sa sphère, à l'égalité des conditions, au nivellement des castes.
Pour instrument de ce travail, nous avons le progrès.