Et le capitaine, suivi de son fidèle Jacques, s'avança vers la cheminée.
A sa vue, Langue-de-Vipère et Joe échangèrent un regard de stupéfaction, et lui, en apercevant le premier, parut à la fois surpris et satisfait.
CHAPITRE XII
TRAPPEURS LIBRES ET EMPLOYÉS DE LA COMPAGNIE DE LA BAIE D'HUDSON
L'hospitalité entière, sans restriction, est pratiquée dans le désert américain. Du moment où vous êtes sous le wigwam de l'Indien, il oublie qu'il a été votre ennemi mortel, ne pense pas qu'il pourra l'être aussitôt que vous l'aurez quitté, mais il met tout ce qu'il possède, souvent même ses femmes ou ses filles, à votre disposition; il vous défendra contre vos agresseurs, si vous en avez, et se passera de manger, s'il n'a des provisions que pour vous seul. Enfin, traite son hôte comme les patriarches israélites traitaient les leurs, et ici, on me permettra d'ajouter qu'il existe entre les moeurs des Peaux-Rouges du Nouveau-Monde et celles des anciens Hébreux des analogies frappantes. Leurs traditions religieuses elles-mêmes ont vraiment de la ressemblance. Plusieurs fois, dans le tours de mes voyages et de mes études en Amérique, j'ai retrouvé, au sein des tribus sauvages, l'idée confuse d'une défense faite par le Grand Esprit aux premières créatures humaines et enfreinte par elles, l'infraction étant immédiatement suivie d'un châtiment. Il se peut que ces notions, mieux définies chez les Indiens cantonnés autour des grands lacs du Canada, que plus avant dans l'intérieur, soient des souvenirs vagues et altérés des instructions que quelques un de leurs aïeux ont reçues des missionnaires qui parcoururent ces contrées au XVIIe siècle; mais il se peut aussi qu'elles soient particulières aux aborigènes et remontent une date perdue dans la nuit des temps. Quant à leurs coutumes, elles se rapprochent de celles des Juifs, surtout en ce qui concerne les rapports de l'homme avec la femme. Celle-ci est généralement serve, considérée comme bête de somme, estimée si elle met au monde des mâles, méprisée si elle n'engendre que des filles. Durant ses ordinaires, elle passe pour impure chez toutes les tribus sans exception, et, chez plusieurs, il lui est interdit de s'occuper à la préparation des aliments ou à quoi: que ce soit. Il est même quelques peuplades qui lui ordonnent de se cacher pendant cette période.
Les ablutions fréquentes, les jeûnes, la divination, la croyance aux songes et plusieurs rites et usages en honneur chez les sectateurs de Moïse fleurissent encore actuellement parmi les races incivilisées qui vivent sur le territoire de la baie d'Hudson.
Pour en revenir à l'hospitalité, les blancs épars sur cette vaste étendue de terrain l'exercent naturellement comme les Peaux-Rouges. Je doute, toutefois, qu'ils en remplissent aussi fidèlement les devoirs que ces derniers, et que l'hôte soit toujours en sûreté dans la cabane de son adversaire.
Quoi qu'il en soit, grâce à cette habitude, les trappeurs libres peuvent aller frapper à la porte des forts de la Compagnie de la baie d'Hudson, quand le besoin les presse. On ne les aime pas, on les déteste, on les voudrait voir pendus, mais on les accueille; on leur donne le gîte, la nourriture, des vivres, quand ils partent, mais ni armes, ni poudre, ni plomb.
Il n'est donc pas étonnant de rencontrer, à la factorerie Caoulis, Nick Whiffles, Louis-le-Bon et d'autres trappeurs libres, francs trappeurs, comme ils s'intitulent fièrement. Néanmoins, la venue de Poignet-d'Acier pouvait y causer quelque surprise, car Poignet-d'Acier était à la tête d'une bande d'hommes déterminés, qu'on disait considérable. Ils avaient eu maints conflits sanglants avec les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, et la tête du fameux capitaine était mise à prix.
Déclaré «pillard, meurtrier, traître et félon, suivant les termes de la proclamation qui le condamnait, son audace pouvait lui coûter cher.