Nick Whiffles s'éloigna, le coeur aussi léger que l'esprit.
Ouaskèma le vit disparaître avec une vive satisfaction, car elle craignait qu'il n'intervint dans ses projets sur Poignet-d'Acier.
Le jour suivant, les canots étaient à une lieue du rivage et marchaient dans l'ordre que j'ai indiqué. Il n'y avait pas un nuage à la voûte céleste qui s'arrondissait sur l'Océan comme un dais d'azur. Nulle brise ne folâtrait égarée dans l'atmosphère. Le Pacifique, paisible et poli comme une glace, réfléchissait amoureusement les tièdes rayons du soleil. A l'arriére de l'escadre s'ébattaient une troupe de marsouins, dont les écailles humides miroitaient comme des pierreries. Tout à coup Ouaskèma se leva droit dans son canot, en étendant les bras en croix. Aussitôt les conversations cessèrent sur les autres embarcations, qui se déployèrent sur une seule ligne. Les Indiens pagayaient avec si peu de bruit qu'ils semblaient voguer par enchantement. En avant du canot des sagamos, un point noir, semblable à un flot, faisait tache sur la mer. C'est vers ce point que se dirigeait la flottille, un demi-mille de distance, elle opéra un quart de conversion, et alors Villefranche, distinguant parfaitement le point noir, reconnut que c'était le dos d'une baleine de l'espèce dite jubarte. Une colonne liquide qui ruissela à trois ou quatre mètres de hauteur de l'endroit où elle se tenait, le lui aurait prouvé un moment après si ses yeux ne l'eussent déjà averti. Les canots se divisèrent alors en deux files; l'une prit à droite du cétacé, l'autre à gauche. Elles s'en approchèrent jusqu'à vingt ou trente mètres. Puis, dans chaque canot, un tiers des hommes saisit les harpons munis d'outres, pendant que les autres poussaient toujours insensiblement l'esquif vers la baleine dont l'échine noirâtre et saillante, comme l'angle d'un toit était tout à fait visible. Elle pouvait mesurer cinquante pieds de long et demeurait immobile; à fleur d'eau, savourant sans doute la chaleur du soleil et bien loin de soupçonner qu'elle était entourée de mortels ennemis. Ceux-ci n'en étaient plus séparés que par un intervalle de deux brasses. Ouaskèma, toujours debout éleva les mains en l'air, les pouces repliés sur la paume, les autres doigts écartés. Aussitôt quatre harpons lancés de chaque côté du monstre s'enfoncèrent dans ses flancs. Surpris par cette attaque imprévue, il poussa une sorte de beuglement et plongea. Tous les canots se retirèrent immédiatement à force de pagaies, de peur d'être enveloppées dans le tourbillon occasionné par le plongeon soudain de la victime, qui fuyait rapidement, en laissant la surface de la mer une large traînée de sang. Les Clallomes lâchèrent des cris de joie, et, rompant l'ordre jusqu'alors observé, se mirent à sa poursuite à qui plus vite. Les traces de sang leur servaient de piste.
—Que mes frères suivent mon canot, dit Ouaskèma aux Indiens qui conduisaient l'embarcation de Poignet-d'Acier.
Et elle gagna le front, de la flottille.
Au bout d'un quart d'heure, des bouillonnements furieux et des oscillations successives de l'onde, se soulevant en vagues puissantes, annoncèrent la prochaine réapparition de la baleine. Les bateaux s'alignèrent de nouveau; les deux rangs à un intervalle de trente brasses au plus. Au milieu de cet intervalle bondit une masse d'écume qui retomba en rosée sur les équipages. Elle était accompagnée d'un grondement aussi assourdissant que celui d'une cataracte. Les embarcations furent sur-le-champ dispersées comme par une bourrasque du nord-est. Mais elles se rallièrent promptement. A travers les convulsions des flots, se montrèrent quelques outres, puis deux évents éjectant une bruine ensanglantée, et enfin un mufle gigantesque gueule épouvantable, garnie de longues barbes noires, qui aspira bruyamment l'air, se recacha, ressortit et s'engouffra encore, par un mouvement de bascule qui mettait tour à tour à nu sa tête, ses ailes et sa vaste queue. Les Indiens profitèrent de ce moment pour revenir sur la reine des eaux et darder une grêle de traits dans son corps. Elle exhala un rugissement plaintif et chercha encore à se réfugier au sein de son empire. Mais les forces l'abandonnaient, et la multitude de sacs gonflés de gaz dont son dos était chargé paralysait ses tentatives. Elle s'agita, se démena à droite, à gauche, vira sur elle-même comme sur un pivot, battit avec ses immenses nageoires les vagues convulsionnée, mugit de douleur et fila entre deux eaux avec la rapidité de la flèche. Malgré le calme des éléments, il semblait, sur son passage, que le Pacifique fut irrité par une violente tempête. Les Clallomes avaient rebroussé, se tenaient à distance et surveillaient attentivement les évolutions du colossal poisson. Ils recommencèrent la chasse, rattrapèrent leur proie alors qu'épuisée par la perte, de son sang, elle essayait de reprendre haleine, et l'assaillirent avec des vociférations infernales et un redoublement de vigueur.
Leur ardeur s'était aussi emparée de Villefranche. Brandissant un harpon, il arriva, un des premiers, sur la jubarte et voulut la tourner par derrière pour la frapper sous les ouïes. Mais, à cet instant, elle recula brusquement en faisant claquer sa queue comme un fouet.
Le canot de Poignet-d'Acier, touché par l'extrémité, vola en pièces.
Un cri déchirant s'échappa de la poitrine de Ouaskèma, qui se précipita à la mer…………………………………………………..
Le soir de ce jour, les guerriers clallomes festoyaient, à l'embouchure de la rivière Nahelem, avec le lard de la baleine qu'ils avaient tuée dans l'après-midi, puis remorquée à l'aide de la marée montante, près de leur cantonnement.