Plaçant ses deux pieds sur les épaules du mort, il souleva d'une main la tête par ses longs cheveux, de l'autre décrivit, avec un petit couteau en silex, une ligne qui, partant, de la nuque, allait la rejoindre en faisant le tour du crâne, et tirant vivement la chevelure à lui, il arracha la peau ou scalpe, qu'il agita triomphalement en s'arrosant de sang et proférant l'exclamation ordinaire de l'Indien victorieux:
—Sasakuon (j'ai vaincu mon ennemi)!
A l'exception du Dompteur-de-Buffles, en apparence étranger à cette scène, et du jeesukaïn, qui guignait sournoisement la jeune Indienne, le reste de la bande, composée d'une dizaine d'hommes, commença à danser, avec d'épouvantables contorsions, autour du corps mutilé du Clallome.
Sauf le premier aussi, tous faisaient partie de la grande famille des
Têtes-Plates, éparse sur les bords de la Colombie, ou rio Columbia,
entre la rivière Umqua, le détroit Juan-de-Fuca, près de l'île
Vancouver, et les montagnes Rocheuses.
Comme leur nom l'indique, ils avaient la tête aplatie en forme de coin. Leurs membres, longs et difformes, étaient entièrement nus et bariolés de peinture bizarres qui ajoutaient encore à la laideur de leurs faces, affreusement défigurées, autant par les tatouages qui les couturaient que par la pratique de se malaxer le crâne.
Le Dompteur-de-Buffles était un sang mêlé, fils d'un Canadien-Français et d'une femme indienne. Il devait à sa valeur la haute position qu'il occupait chez les Chinouks. A la suite d'une défaite qu'il fit essuyer aux Clallomes, les premiers l'avaient investi de l'autorité suprême, en lui conférant le titre de Hias-soch-a-la-ti-yah, ou grand chef. Il comptait, néanmoins, plusieurs ennemis dans la tribu; entre autres, le jeesukaïn, qui ne lui pardonnait pas d'avoir la tête ronde, comme les Européens, et l'appelait, par dérision, pasayouk, ou visage blanc.
Son nom de Dompteur-de-Buffles lui venait d'un magnifique taureau sauvage qu'il avait pris au lasso, apprivoisé et dressé si habilement, qu'il s'en servait comme d'un cheval de selle. Ce taureau, plus encore que sa force extraordinaire et sa bravoure à toute épreuve, l'avait, rendu la terreur des Indiens de la Colombie et de la Nouvelle-Calédonie. Ils assuraient volontiers que c'était Scoucoumé, le Mauvais Génie, et le Dompteur-de-Buffles ne manquait pas de profiter de cet effroi superstitieux pour accroître sa puissance et ses richesses.
Il était court de taille, trapu, doué d'une charpente robuste, dure et flexible comme l'acier, et d'une constitution qui ne redoutait ni les tiraillements de la faim, ni les brûlements de la soif, ni les morsures du froid boréal, ni les ardeurs d'un soleil tropical.
Un teint cuivré, des pommettes saillantes, des cheveux longs, nattés avec soin et ornés de coquillages, une chemise de chasse en peau de daim, blanchie à la pierre-ponce, et fantastiquement décorée avec des piquants de porc-épic, un long collier de griffes d'ours et de défenses de veau marin, des mitas et des mocassins en peau de loutre, lui donnaient l'aspect d'un indigène de la Saskatchaouane ou de la rivière Rouge, à l'est des Montagnes Rocheuses; mais un anneau passé dans la cloison de ses narines eût indiqué sa demi-origine chinouke, si la déviation de ses jambes,—vice commun à toute cette race et provenant des longues heures qu'elle passe en d'étroits canots,—avait permis le moindre doute sur sa naissance. Un chapeau d'écorce de cèdre, tissé en forme de ruche à abeilles, et enjolivé par des dessins représentant des Indiens à la pêche de la baleine, couvrait sa tête, dont les yeux vifs et perçants, profondément encaissés sous des sourcils épais, dénotaient une grande pénétration, unie à une opiniâtreté plus grande encore.
Les passions bonnes et mauvaises devaient être soudaines, violentes, dans le coeur du Dompteur-de-Buffles, et s'y livrer une lutte incessante, acharnée.