—Oh! monsieur, je suis aussi robuste que si j'avais vingt ans!
—Tant mieux, tant mieux, dit Villefranche. Allons, obliquons un peu à gauche. La baleine a l'air de descendre. Encore quelques brasses, et nous n'aurons plus rien à craindre de ses ébats.
Moins d'un quart d'heure après leur accident, les six naufragés abordèrent sans encombre à une île plate couverte de roseaux. Ouaskèma était fatiguée et souffrait vivement de son épaule. Mais elle ne se plaignait pas. On fabriqua à la hâte une cabane avec des roseaux; elle y fut déposée; puis Poignet-d'Acier tira de son étui de fer-blanc de l'amadou et un briquet, et alluma du feu. L'humidité avait pénétré les cornets à poudre. Aussi, quoique l'île abondât en canards sauvages, il fallut se contenter pour souper de racines de kamassas cuites sous la cendre et de quelques coquilles recueillies sur la grève. L'Indienne avait la fièvre. Elle refusa de manger. Une soif brûlante la consumait. Mais il n'y avait point d'eau fraîche dans l'île. Les trappeurs lui apportèrent des joncs couverts d'aiguail qui calmèrent le feu dont elle était dévorée, s'ils ne l'éteignirent pas complètement.
Pour eux, ils se passèrent de boire, et, après s'être séchés au feu, ils se couchèrent et s'endormirent promptement autour de la butte.
Le lendemain matin, Poignet-d'Acier fut le premier sur pied. L'aurore se levait derrière un voile épais de brouillards.
L'aventurier jeta un coup d'oeil dans la cabane. Ouaskèma reposait après une nuit d'insomnie et d'agitation.
Il éveilla ses compagnons, en leur recommandant de ne point parler haut, et, s'étant éloignés de la cabane, ils tinrent conseil. Ils se trouvaient à plus d'une lieue de la côte sur une île à peu près stérile qui ne produisait que quelques arbres nains insuffisants pour construire même un radeau.
Baptiste proposait de passer le fleuve à la nage, et d'aller chercher une embarcation. C'était le parti le plus acceptable, et à peu près le seul qu'il y eût à prendre. Cependant il répugnait au capitaine; car, près de son embouchure, la Colombie, est traversée par des courants dangereux et jonchés de bancs de sable mouvants, inexorables tombeaux pour les êtres ou les choses qu'ils saisissent dans leurs rapides et incessantes évolutions.
Poignet-d'Acier réfléchissait encore, lorsque, s'entendant appeler, il courut à la butte où Ouaskèma était.
—Mon frère ne sait comment passer la Grande-Rivière, lui dit-elle. Que mon frère fasse comme les visages-rouges, construise un canot de roseaux.