»Et maintenant, citoyens, croyez-vous que cet homme qui écrivait ces mots six jours avant sa mort; «C'est une grande consolation pour moi qu'il me soit permis de mourir pour une cause,» dût mourir comme un criminel? (Non, non, s'écrie l'auditoire en masse.)

»Son nom sera immortel; mais il est fâcheux de voir à côté du sien celui de Henry-A. Wise.»

Le juge Linden s'est ensuite exprimé ainsi:

«Compatriotes, je laisse aux autres la tâche de vous parler. Je suis trop agité par ce qui est arrivé aujourd'hui pour vous faire un long discours. Je vous dirai pourtant quelques mots.

»J'ai connu John Brown depuis de longues années Nos relations ont été intimes et confidentielles, et je puis dire que, dans toute ma carrière, je n'ai jamais rencontré un homme plus intègre, plus sincère, plus noble de caractère. J'ai connu bien des hommes vertueux; je n'en ai jamais rencontré un qui méritât mon respect autant que John Brown. Et c'est de cet homme que la Virginie a fait un brigand! Mais la postérité ne le jugera pas ainsi. Elle mettra son nom à côté de ceux d'Algernon Sydney, John Hampden, de Russell, d'Emmett, et de cette armée de martyrs qui se sont opposés à la continuation des crimes que leur génération avait légalisés.

»Le moment n'est peut-être pas encore arrivé de bien juger le crime commis par les Virginiens. Parmi ces myriades de martyrs que la hache, le bûcher et le gibet ont précipités dans la tombe, combien en est-il dont les nobles actions ont été comprises et appréciées par ceux-là même qui respiraient le même air, qui se chauffaient en même temps qu'eux aux rayons du même soleil? C'est la postérité qui juge ces actes.

»Tout en différant d'avec John Brown sur les moyens de tuer l'esclavage, je me fais cette question: Ne suis-je pas peut-être du nombre de cette multitude poltronne qui, dans tous les siècles, a faussement jugé les actes des bienfaiteurs de l'humanité?

»De la sincérité des motifs de John Brown, personne ne peut douter. C'est le désir ardent de remplir le plus saint des devoirs comme chrétien et comme homme qui l'a conduit au gibet. Il était du petit nombre de ceux de ce pays qui osent voir l'esclavage tel qu'il est. Il n'avait aucun parti à soutenir, à plaire à aucune église qui prêche l'esclavage, à ménager aucun ami commettant cette iniquité nationale, et aucun intérêt personnel ne pouvait lui faire fermer les yeux sur le crime. Il a vu l'esclavage sous un point de vue tel que nous ne l'avons jamais vu, il a vu les horreurs du «système» qu'aucune langue n'a jamais pu décrire complètement. Or, il a senti ces choses comme nous ne les avons jamais senties.

»John Brown, possédant ce sentiment de justice, et allant, en vrai soldat de Christ, tout droit à son but, pouvait-il échapper au gibet virginien? Il n'avait qu'un moyen à sa disposition, celui d'attaquer de front cette scélératesse gigantesque et de périr. C'est ce qu'il a fait. Nous élevons nos enfants de manière à leur faire subir un jour le sort de John Brown. Si nous agissons autrement, il nous faut renverser notre code moral, oublier tous les dogmes de nos pères sur les Droits de l'homme, changer nos enseignements religieux; car, il n'y a aucune littérature, aucune philosophie, aucune morale, aucune religion, que cet inexorable despotisme n'ait proscrit de ce pays républicain. Chaque année, le Moloch de l'esclavage demande de nouvelles victimes pour son sanglant autel, et il les choisit parmi les meilleurs, les plus vertueux d'entre tous. Qui a oublié ce noble martyr Torry, qui, poussé par les mêmes motifs qui ont fait agir John Brown et ses nobles fils, fut condamné dans la fleur de son âge à pourrir dans un cachot du Sud! On n'a pas oublié non plus ce noble marin, le capitaine Walker, qui, pour avoir écouté le récit des misères d'un pauvre esclave et l'avoir protégé, fut marqué d'un fer chaud à la joue.

»Je n'ai pas le temps de vous raconter les infamies et les outrages que des hommes et des femmes du Nord ont soufferts dans les États à esclaves, simplement parce qu'ils aimaient la liberté et haïssaient l'oppression. On les a fouettés, marqués de fers chauds et jetés dans des cachots, et, dans ce moment, des centaines de nos compatriotes, dont le seul crime est d'être nés dans les États du Nord et d'avoir les idées des gens du Nord, sont chassés de leurs demeures dans le Sud, comme indignes de faire partie de la charmante société qu'enfante l'esclavage. A moins que nous n'ayons perdu tout sentiment de honte, cet état de choses ne peut durer.